Des agriculteurs organisent un bloage sur l’autoroute A63 près de Bordeaux, le 15 décembre 2025 à Cestas (Gironde). UGO AMEZ/SIPA
L’exécutif pris en tenailles. Alors que la colère agricole s’intensifie face à la gestion gouvernementale de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), une autre crise gronde à l’approche d’échéances concernant l’accord UE-Mercosur. Et ce, près de deux ans après un mouvement qui avait secoué le pays. Tout le week-end, de nombreux agriculteurs se sont mobilisés, notamment dans le Sud-Ouest.
Ce lundi 15 décembre, la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, a ouvert la porte à une « discussion » sur la procédure actuelle de lutte contre la DNC, à savoir l’abattage du cheptel. Très contagieuse chez les bovins mais non transmissible à l’homme, la maladie entraîne l’abattage des animaux concernés, des restrictions de déplacements et une « vaccination d’urgence » dans un rayon de 50 kilomètres. Une situation pour le moment « sous contrôle » d’après le ministère, alors qu’un premier cas a été détecté dimanche 14 décembre dans l’Aude.
Des mesures vivement contestées par les éleveurs et les syndicats, notamment la Confédération paysanne et la Coordination rurale. Les actions se multiplient, particulièrement dans le Sud-Ouest, ravivant le spectre de la colère agricole de 2024. Des tensions renforcées par l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les Etats du Mercosur, susceptible d’être adopté cette semaine malgré l’opposition de la France.
• Un accord qui prévoit un immense espace de libre-échange
L’accord UE-Mercosur est un traité commercial et politique négocié entre, d’un côté, l’Union européenne et, de l’autre, le Mercosur. Il vise à créer un espace de libre-échange couvrant plus de 750 millions de consommateurs. Principal objectif : faciliter les exportations européennes de voitures, de machines, de vins et de spiritueux vers les pays d’Amérique latine. En échange, l’entrée de produits agricoles sud-américains comme la viande, le sucre, le riz, le miel ou le soja vers l’Union serait simplifiée.
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Les crispations les plus vives concernent la libéralisation des importations de bœuf, notamment argentin ou brésilien. Les organisations qui défendent les éleveurs européens, dont les Français, dénoncent la concurrence déloyale des agriculteurs sud-américains, qui bénéficient de coûts de production inférieurs et des réglementations moins contraignantes.
Des obligations différentes qui poussent la France à s’opposer à cet accord. Elle réclame l’instauration de « clauses miroirs » afin que les produits importés par les pays du Mercosur suivent les mêmes normes de production que dans l’UE, ainsi que des contrôles sanitaires renforcés.
· La France demande un report du vote… sans succès
Emmanuel Macron « a demandé à la présidente de la Commission un report de l’examen de l’accord », estimant que « le compte n’y est pas pour protéger les agriculteurs français ». Une requête restée nulle : la Commission européenne a réaffirmé ce lundi son intention de signer l’accord dans les prochains jours et veut parapher le traité lors du sommet du Mercosur, le 20 décembre au Brésil. « La signature de cet accord revêt aujourd’hui une importance cruciale, tant sur le plan économique que diplomatique et géopolitique », a répliqué la Commission.
En parallèle au Sénat, la question agricole s’invitera également mardi 16 décembre, avec l’examen d’une proposition de résolution européenne au gouvernement de saisir la Cour de Justice de l’UE pour empêcher la ratification de l’accord.
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· Des mesures de « sauvegarde » jugées insuffisantes
En amont du Conseil européen et du vote des Vingt-Sept, le Parlement européen se prononcera d’abord mardi sur certains points chauds de l’accord entre l’UE et le Mercosur.
A Strasbourg, les eurodéputés se pencheront ainsi sur les mesures de « sauvegarde ». Avec ce dispositif, l’Union européenne promet un « suivi renforcé » des produits les plus sensibles tels que la viande bovine, la volaille, le riz, le miel, les œufs, l’ail, l’éthanol et le sucre, et une intervention en cas de déstabilisation du marché. Des mesures qui visent à rassurer les agriculteurs européens, mais aussi à amadouer la France.
Les Etats européens ont déjà approuvé cette clause de sauvegarde. Mais le Parlement européen pourrait encore la consolider.
· Une fin de semaine agitée, une manifestation jeudi à Bruxelles
Jeudi 18 décembre marquera le début du Conseil européen : les 27 Etats membre de l’Union européenne devront se prononcer sur l’accord. La Commission européenne souhaite obtenir le feu vert des Etats européen avant un vote prévu samedi 20 décembre. Une Commission qui « espère avoir toutes les conditions pour une signature le week-end prochain », précise sa porte-parole Paula Pinho.
« S’il n’y a pas de compromis cette semaine, on risque une crise européenne grave. Ce sera un grand échec pour la Commission, pour l’Allemagne et pour l’Espagne », met en garde un diplomate européen, sous couvert de l’anonymat.
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Allemands, Espagnols et Scandinaves misent sur cet accord pour relancer une économie européenne à la peine face à la concurrence chinoise et aux taxes douanières des Etats-Unis. La France aura donc du mal à bloquer ce traité qui n’a besoin que d’une majorité qualifiée pour être adopté. L’Italie, qui a soufflé le chaud et le froid, pourrait jouer les arbitres.
En parallèle, une manifestation est programmée dès jeudi, premier jour du Conseil européen, à Bruxelles. Les syndicats agricoles, dont la FNSEA côté français, espèrent jusqu’à « 10 000 manifestants », dont une bonne partie d’agriculteurs français.
· Un traité commercial signé dès samedi ?
Ursula von der Leyen voudrait ensuite parapher le traité commercial samedi 20 décembre, lors du sommet du Mercosur à Foz do Iguaçu, au Brésil. « C’est maintenant ou jamais », martèle une source au sein de la Commission, à propos de négociations entamées il y a plus de vingt-cinq ans.
Mais si le traité est signé samedi, la partie ne sera pas terminée pour autant. Une étape ultime demeure, celle de l’adoption définitive de l’accord UE-Mercosur au Parlement européen, prévue a priori au début de l’année 2026.
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Des sources internes s’attendent à un scrutin serré dans l’hémicycle, où les considérations nationales pèseront. Tous bords politiques confondus, « tous les Français voteront contre, la plupart des Polonais aussi », pronostique un bon connaisseur des équilibres parlementaires. En ajoutant la gauche radicale et l’extrême droite, « on arrive déjà à 300 opposants », au traité, calcule-t-il, sur un total de 720 élus.

