Installé dans les Baronnies, Albert Lemant grave, dessine, sculpte ou écrit pour tous les âges… Mais derrière la farce apparente de ses créations, sa griffe conjugue l’incisif et le corrosif qui sont l’essence du métier. Œuvre au noir en cours…
Le décor est posé d’emblée : “Chez moi, c’est là. C’est ma presse, c’est le papier, là où je me sens le mieux, dans mon atelier avec les mains dans l’encre…”, commence Albert Lemant, dans sa maison de Bulan.
Tracer son sillon
“Je me suis installé dans les Baronnies il y a 40 ans mais au départ je suis parisien et c’est à Paris, qu’après le bac, j’ai commencé mon métier de graveur taille-doucier, en 1972. C’était une passion et je voulais absolument travailler dans l’un de ces grands ateliers parisiens où se concentrait l’essentiel et le meilleur de la production mondiale”, explique-t-il Et il a donc démarré chez Georges Leblanc, l’un des plus anciens ateliers de la capitale.
“Au début, j’étais surtout imprimeur, l’assistant des artistes qui venaient y imprimer leurs gravures et celui qui gravait, parfois. J’ai travaillé sur les gravures de l’artiste américain Nissan Engel, les estampes d’Annapia Antonini, les œuvres de Horst Janssen, Antoni Clavé. Mon goût personnel va vers le noir et blanc, mais il se trouve que j’étais plutôt doué pour faire les couleurs, je suis donc un “coloriste”. C’est un travail très long et très compliqué et nous ne sommes plus que quelques dinosaures à le maîtriser aujourd’hui. Mais mon véritable outil reste la gravure”, poursuit l’artiste.
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Le savoir-faire
La gravure en creux sur tout métal, cuivre, zinc ou acier, se fait de deux façons. Soit en “taille directe” avec des outils comme la pointe sèche ou le burin, soit en “taille-douce”, donc. Là, on vernit la plaque métallique puis on grave sur cette surface vernie. Quand on trempe ensuite la plaque dans l’eau-forte, c’est-à-dire un bain d’acide, seule la partie mise à nue sous le vernis sera attaquée et selon le temps durant lequel on l’y laisse, le creux tracé sera plus ou moins important. Les blancs, gris et noirs vont dépendre de la profondeur du trait.

“Cela ne se fait pas en une seule étape, il en faut plusieurs. Cela pouvait aller jusqu’à 30 sur les gravures anciennes, et on appelle cela les « états ». Lorsque la plaque est prête, alors on l’encre. Mais pour la couleur, il faut plusieurs plaques, ce qui implique de décomposer et graver de différentes façons selon les couleurs. C’est très long…” détaille le graveur.
Nuit blanche pour manière noire
Après son salut au célèbre illustrateur du XIXe Gustave Doré dans “Gustave dort” (Commande du Musée d’Orsay), Albert Lemant rend hommage à Jacques Callot dans “Nuit blanche Manières noires”. Personnages de la comedia dell’arte qu’il réinterprète de jets de traits en jeux de mots… “Jacques Callot a introduit en France et développé la technique de l’eau forte au XVIIe. Il est notre grande figure tutélaire avec ces estampes, les Balli di Sfessania, mais aussi avec ses 33 eaux fortes sur Les Grandes Misères de la Guerre, en 1633, qui en ont fait le premier reporter de guerre”, rappelle Albert Lemant. Disponible à la librairie « Le Vent des Mots » à Lannemezan (65) ou sur commande au 0683561189.
Œuvre
Dessin à la plume, gravure, estampe, sculptures : à partir de ce savoir-faire, Albert Lemant a construit une œuvre singulière d’illustrateur (Le Boby Lapointe, 1998, chez Mango Jeunesse) mais aussi tout un univers avec Kiki, sa femme. Installations aux girafes débonnaires pour une rétrospective à l’abbaye de l’Escaladieu en 2016 ou livre avec les “Lettres des Isles Girafines” (Seuil Jeunesse 2 003) : derrière la déclinaison sous forme de pochade de la découverte du “Girafawaland” par lord Marmaduke, leur réflexion sur le colonialisme leur a valu d’exposer au Musée du quai Branly.
Car si chez Albert Lemant, pour faire rire les enfants, “Les Ogres sont des cons” (L’Atelier du Poisson Soluble, 2 009), c’est bien à la bêtise du monde que s’attaquent ses dessins grinçants et gravures griffues. “J’ai croisé Roland Topor quand j’étais jeune”, confie-t-il, entre deux collisions d’images et de mots dans la “Danse macabre des oiseaux” qu’il vient d’achever.

