Quelle que soit l’issue du bras de fer en cours autour du plan Trump pour l’Ukraine – même si Ukrainiens et Européens réussissaient au final à gommer les aspects les plus scandaleux de ce plan de « paix » dicté par Moscou – cet épisode aura marqué le naufrage définitif de la « stratégie Turnberry », la politique d’apaisement vis-à-vis de Donald Trump constamment suivie par les dirigeants européens depuis janvier dernier qui avait abouti en particulier à l’accord désastreux au sujet des droits de douane américains annoncé au golf de Turnberry en Ecosse en juillet dernier.
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Cette stratégie d’apaisement a été choisie par la présidente de la Commission européenne mais elle a été constamment soutenue en cela par les principaux dirigeants européens Friedrich Merz, Emmanuel Macron, Giorgia Meloni… Cette politique a été menée jusqu’ici sur tous les dossiers, non seulement sur les droits de douane, mais aussi sur le numérique, la fiscalité des multinationales, la responsabilité sociale des grandes entreprises, le réarmement, l’approvisionnement énergétique de l’Europe…
La preuve est définitivement faite que les Etats-Unis de Donald Trump ne sont plus des alliés
Force est de constater que ce choix de faire profil bas face au président américain n’a strictement rien rapporté à l’Union et aux Européens. Son seul effet a été de renforcer l’idée, déjà bien ancrée au préalable chez Donald Trump et son entourage, que l’Union européenne était décidément un acteur tellement faible et incapable de réagir qu’il n’y avait aucun besoin d’en tenir compte. Y compris sur un dossier comme l’Ukraine qui concerne pourtant au premier chef sa sécurité et son avenir : l’administration Trump pouvait se permettre de trouver un accord avec Poutine à ce sujet sans demander leur avis aux Européens et de le leur imposer ensuite.
L’épisode en cours impose un changement de paradigme, une révolution copernicienne chez les responsables européens : la preuve est définitivement faite que les Etats-Unis de Donald Trump ne sont plus des alliés, comme ils s’obstinent toujours à le croire, mais bien des ennemis de l’Union européenne et de ses valeurs fondamentales. Et il leur faut désormais agir en conséquence.
N’y a-t-il pas cependant des divisions et des contradictions au sein de l’administration Trump et du camp républicain sur lesquels nous pourrions espérer jouer ? Bien sûr, comme toujours. Mais le cœur de cette administration, le président, son vice-président et leurs hommes de confiance directs comme Steve Witkoff, sont clairement des adversaires décidés de l’UE. Et ceux qui pourraient peut-être nous être moins hostiles, comme le secrétaire d’Etat Marco Rubio ou le général Keith Kellogg, envoyé spécial pour l’Ukraine, sont manifestement de plus en plus marginalisés.
Ce n’est pas seulement un mauvais moment à passer
Ne s’agit-il pas cependant simplement d’un mauvais moment à passer en attendant les mid-terms et la prochaine élection présidentielle ? L’avenir le dira et on verra en particulier si ces midterms (les élections de mi-mandat prévues en 2026) peuvent véritablement se tenir dans des conditions démocratiques acceptables malgré le coup d’Etat rampant mené par Donald Trump. Mais il serait de toute façon excessivement risqué de tout miser sur un tel espoir. En attendant des décisions lourdes de conséquences sont prises et même si les formes que cela prend avec Donald Trump sont extrêmes, le mouvement qui éloigne de plus en plus les Etats-Unis de l’Europe est structurel et ne sera probablement pas remis en cause à l’avenir.
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Considérer l’administration Trump comme une ennemie de l’Europe ne signifie pas bien sûr qu’il faille se fâcher immédiatement avec les Etats-Unis sur tous les fronts à la fois. L’engagement américain à nos côtés sur le terrain de la sécurité reste en particulier indispensable à ce stade et nous ne devons pas prendre l’initiative d’accélérer le mouvement de désengagement en cours.
Mais sur beaucoup d’autres dossiers, il faut enfin arrêter de reculer sous la pression de Donald Trump et accepter de l’affronter : il faut tenir bon sur la régulation du numérique et la taxation des multinationales américaines ; il faut suspendre l’accord d’association avec Israël, sanctionner le gouvernement Netanyahou et soutenir (enfin) la Cour pénale internationale et ses juges contre les sanctions américaines ; il faut nous rapprocher davantage des autres pays développés pour rendre de façon coordonnée coup pour coup face aux initiatives hostiles des Etats-Unis de Donald Trump ; il faut aussi nous tourner bien plus vers le Brésil, le Mexique, l’Afrique du Sud, l’Inde… et tous les pays émergents qui veulent sauver le multilatéralisme de l’entreprise de démolition engagée par Donald Trump ; il faut enfin s’entendre avec la Chine pour mener ensemble une politique mondiale active de lutte contre le changement climatique malgré et contre les Etats-Unis… Bref, les Européens doivent arrêter de se cacher derrière leur ombre et sortir enfin de la paralysie que leur impose encore un état d’esprit atlantiste totalement obsolète.
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Ce constat a enfin des conséquences franco-françaises majeures : si en 2027 arrivaient au pouvoir en France un président et une majorité alignés sur Donald Trump et Vladimir Poutine, rien de ce qui vient d’être présenté ne pourrait être mis en œuvre et l’Europe risquerait fort de finir tout entière vassalisée par la Russie de Vladimir Poutine comme y est manifestement préparé Donald Trump. Malgré toutes les divergences qu’ils peuvent avoir sur nombre d’autres dossiers, tous les démocrates français opposés tant à Donald Trump qu’à Vladimir Poutine doivent donc faire ensemble le nécessaire pour empêcher que cela se produise. L’avenir de l’Europe et la survie du projet européen sont en jeu.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

