Alors qu’un projet immobilier de 13 logements suscite l’opposition des riverains au sein du village de Boulaur, dans le Gers, les exploitants proches du monastère cistercien ne cachent plus leur courroux quant à sa politique d’expansion agricole. Explications.
L’abbaye Sainte-Marie de Boulaur : ses sœurs, son église, ses vaches, son verger… Et ses terres qui s’étendent un peu plus chaque année. Le monastère cistercien connaît ces derniers temps un développement florissant de son activité agricole, comme en témoignent les nombreux produits disponibles au sein de son magasin, du fromage aux confitures en passant par la bière et le pâté.
Sur le site internet de l’abbaye, les objectifs sont louables : “Faire découvrir à nos visiteurs une agriculture porteuse de sens”, “construire et consolider notre exploitation, donner un signe d’espoir fort dans un monde paysan qui souffre”, et “promouvoir une alimentation saine et locale”.
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Dans la réalité, le développement agricole de l’abbaye ne se fait toutefois pas sans heurts et soulève de nombreuses interrogations parmi les exploitants situés aux alentours. “Les investissements qu’elles ont faits, ça nous interpelle”, acquiesce ainsi Didier*.
Âgé d’une cinquantaine d’années, cet agriculteur a déjà eu maille à partir avec l’abbaye au sujet du rachat d’un terrain. S’il avait obtenu gain de cause à l’époque, il garde de cet épisode une certaine amertume : “Elles ont des méthodes qui datent d’un autre temps. On se croirait revenu dans les années 80, où c’était la pression sur les voisins”.
“Tout ne leur est pas permis”
Didier l’assure pourtant : il ne s’oppose en aucun cas à la politique agricole des moniales de l’abbaye. “Ce sont les façons de faire” qui le gêne. “J’accepte qu’elles se développent, il n’y a pas de problème, mais avec les us et coutumes locales. Il faut qu’il y ait un échange de bons procédés. Tout ne leur est pas permis.”

Ce n’est pas Romain* qui viendra le contredire. Installé lui aussi dans les environs, cet exploitant âgé d’une quarantaine d’années était intéressé par la reprise d’un terrain en vue d’une installation familiale. C’était sans compter sur les moniales, qui se sont montrées les plus promptes sur le dossier. “Ce que je leur reproche, c’est qu’elles se positionnent partout sur les terres qui sont autour”, regrette-t-il.
Aujourd’hui, Romain livre son inquiétude face à ces acquisitions foncières qui se succèdent. “Qu’elles sachent rester chez elles, qu’elles arrêtent de tout acheter parce qu’elles font monter les prix des maisons et des terres. La Safer se fixe sur ces prix-là, toutes les terres autour augmentent et personne ne peut acheter”, souffle-t-il.
“On sait que ça a généré un peu d’émotion”
Face à ces griefs, les moniales se défendent en insistant sur la nécessité de rentabiliser les activités de l’abbaye. “Dans le contexte économique actuel, pour faire vivre entre 25 et 30 personnes sur de l’agricole, il faut se démener”, expose sœur Isabelle. Elle poursuit : “On voyait notre situation s’éroder de manière assez rapide, il a fallu franchir une marche assez importante, qui était un peu stressante aussi pour nous. On a dû construire ces nouveaux bâtiments d’exploitation agricole. On a aussi dû racheter du foncier parce que des opportunités se sont présentées, et on sait que ça a généré un peu d’émotion. Après, on n’en est pas à un stade énorme : on est à 140 hectares. Ça reste encore modeste”.
Des explications qui ne suffisent plus à rassurer les agriculteurs voisins, désormais méfiants et vigilants vis-à-vis des activités de l’abbaye et de la société par actions simplifiées AB2I, domiciliée à Boulaur et présidée par Elisabeth Joyeau, notaire originaire du Mans spécialisée dans les activités immobilières.
Certains d’entre eux se sont ainsi joints aux habitants de Boulaur pour protester contre un projet de 13 logements porté par les deux entités. Ils ont notamment participé à l’installation de panneaux sans équivoque, toujours visibles dans la commune. “Tant qu’on n’aura pas le papier de retrait, on ne les enlèvera pas, c’est sûr. Et si on entend qu’il y a un coup de travers, on en remettra, s’il faut toutes les semaines”, conclut un exploitant. Le message est passé.

