Le logo Lafarge dans une cimenterie du groupe à Paris, le 8 septembre 2021. JULIEN MATTIA / ANADOLU VIA AFP
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L’heure du verdict dans ce dossier tentaculaire. Le tribunal correctionnel de Paris a reconnu coupable le cimentier français Lafarge et huit anciens responsables de financement de terrorisme en 2013 et 2014, pour avoir payé des groupes djihadistes afin qu’ils laissent tourner une usine pendant la guerre en Syrie. L’entreprise a été condamnée à l’amende maximale de 1,125 million d’euros.
L’ancien PDG de Lafarge Bruno Lafont a été condamné à six ans de prison avec incarcération immédiate. PDG de Lafarge de 2008 à 2015, l’ex-dirigeant du CAC 40 de 69 ans a été arrêté dans la salle d’audience et aussitôt emmené par des policiers. Sa défense a indiqué faire appel du jugement et déposer une demande de mise en liberté, fustigeant un mandat de dépôt « injustifié ».
Le tribunal a par ailleurs condamné sept autres anciens responsables du cimentier à des peines allant de 18 mois à sept ans de prison. Il a aussi prononcé l’incarcération immédiate de l’ex-directeur général adjoint Christian Herrault, condamné à cinq ans d’emprisonnement. Le tribunal correctionnel a par ailleurs condamné la société à payer une amende douanière de 4,57 millions d’euros solidairement avec quatre anciens responsables du groupe pour le non-respect des sanctions financières internationales, autre infraction au cœur du procès.
A la croisée du monde international des affaires, de la géopolitique et des eaux troubles du renseignement, l’affaire Lafarge raconte la retentissante compromission d’une grande entreprise du CAC 40 pour préserver ses intérêts économiques dans une Syrie à feu et à sang, que les autres multinationales avaient quittée.
« C’est l’histoire d’un dérapage, d’un dévoiement qui fait que la société Lafarge, fleuron de l’industrie française, en est venue à financer des organisations terroristes, dans une seule visée : mercantile », avait fustigé le parquet national antiterroriste (Pnat) dans ses réquisitions en décembre dernier. L’entreprise française – avalée depuis par le groupe suisse Holcim – et d’anciens responsables sont condamnés pour le versement en 2013-2014, via la filiale syrienne Lafarge Cement Syria (LCS), de plusieurs millions d’euros à des groupes djihadistes armés afin de maintenir l’activité d’une cimenterie à Jalabiya, dans le nord de la Syrie.
Près de 4,7 millions d’euros versés à l’Etat islamique
Durant l’âpre procès en novembre-décembre, la défense a cherché à casser le narratif selon lequel la cimenterie de Jalabiya, investissement flambant neuf de 680 millions d’euros, a été maintenue en activité pour des raisons purement financières, au détriment de la sécurité de son millier de salariés. « On peut se laver les mains et partir, mais que seraient devenus les salariés de l’usine si nous étions partis ? », a soutenu en interrogatoire Christian Herrault, ancien directeur général adjoint de Lafarge. « On avait le choix entre deux mauvaises solutions, la pire et la moins pire. »
Décortiquant échanges de mails, comptes-rendus de réunions et relevés bancaires, le tribunal s’est plongé de longues semaines durant dans l’engrenage des paiements de Lafarge, via son intermédiaire syrien Firas Tlass, aux groupes Etat islamique (EI) et Jabhat al-Nosra. Pour le Pnat, les versements aux entités classées comme « terroristes » ont atteint un montant minimal de près de 4,7 millions d’euros.
Ce système prévoyait le versement d’argent pour, d’une part, financer l’acquisition d’intrants destinés à la production de ciment, tels que les hydrocarbures ou la pouzzolane, et, d’autre part, assurer des « paiements de sécurité » et permettre aux employés de la cimenterie et aux marchandises de passer les barrages dans la région. Si les prévenus ont soutenu avoir été victimes de « racket », le terme a fait tiquer la présidente du tribunal Isabelle Prévost-Desprez, plusieurs messages internes à Lafarge faisant plutôt état de « négociations » ou d’« accords ».
« Il y avait cette conviction que [la guerre] n’allait pas durer. Si on ne comprend pas ça, on ne comprend pas certaines décisions qui ont été prises », a expliqué Bruno Pescheux, l’un des protagonistes du dossier, directeur de la filiale syrienne de Lafarge de 2008 à l’été 2014. « Cette crise était un tunnel. Tout le monde nous disait que cette crise serait courte, qu’on allait voir la lumière. Mais en fait, la lumière n’est jamais venue », a-t-il dit.
« Un choix purement économique, ahurissant de cynisme »
A l’audience, les deux procureures du Pnat avaient souligné « l’absence totale d’adhésion à l’idéologie djihadiste » des prévenus, mais noté leur « absence de reconnaissance » et de « regrets » sur les faits. Elles avaient requis à l’encontre de la société Lafarge l’amende maximale de 1,125 million d’euros ainsi qu’une confiscation partielle du patrimoine à hauteur de 30 millions d’euros.
Contre l’ex-PDG du groupe, Bruno Lafont, qui nie mordicus avoir été au courant des versements illicites, le parquet avait demandé six ans d’emprisonnement avec mandat de dépôt différé mais sans exécution provisoire. Le Pnat estime que Bruno Lafont était bien informé et qu’il a « donné des directives claires » pour maintenir l’activité de l’usine, « un choix purement économique, ahurissant de cynisme ».
Malgré les millions versés, la cimenterie de Jalabiya est finalement évacuée par Lafarge dans l’urgence et l’impréparation la plus totale le 18 septembre 2014 face à l’avancée de l’EI. Le lendemain, elle tombe aux mains des djihadistes. Particularité de ce dossier, des victimes du 13-Novembre se sont constituées parties civiles, voyant dans cette affaire l’un des « rouages » des attentats qui ont ensanglanté la France les années suivantes.

