À l’issue de 2 h 45 d’un réquisitoire serré, les avocates générales ont demandé de quinze à trente ans de prison contre les membres du clan impliqués dans le meurtre d’un chouf sur le point de deal des Izards, le 24 août 2020 à Toulouse.
Pas de réaction. Ni ironie, ni mine abattue. Les dix accusés se lèvent. L’avocate générale Lisa Bergereau vient de réclamer de lourdes peines de prison. À l’encontre de Mohamed Zerrouki et Samir Nemri, “les commanditaires”, 30 ans de réclusion criminelle assortis de 20 ans de peine de sûreté. Pour les trois membres du commando, impliqués directement dans la mort de Djillali, un homme sans papiers qui “surveillait” le point de deal du quartier des Izards le 24 août 2020, de 22 à 30 ans. Pour les logisticiens et “petites” mains, de 15 à 20 ans.
Dans la salle, ce mercredi peu avant 19 heures, les visages des proches traduisent de l’inquiétude. Alice Gardair et Lisa Bergereau terminent un réquisitoire à deux voix où il ne manque pas grand-chose. D’abord l’histoire tourmentée des Izards, “un village où tout le monde se connaît”, prévient Alice Gardair. Où le trafic a explosé avec l’arrivée du métro en 2007. Les rivalités entre bandes n’ont pas tardé à laisser des morts sur les trottoirs. Nombreux et trop réguliers dès 2014. “Mais plus rien depuis 2021 et 2022 après l’arrestation de ces individus, sauf un mort en février 2024”, prévient la porte-parole de l’accusation.
“Un anonyme, un innocent” abattu
Ce signe “positif” n’efface pas l’été noir de 2020 “où, sur un fond de paranoïa et de peur de mourir, on se bat pour un terrain de deal. En réalité pour l’argent du trafic.” Et qui va mener à la mort “d’un anonyme, un innocent” que personne ne connaît dans un mélange “de théâtralisation, d’excitation mais surtout d’impréparation”, dénonce l’avocate générale. Imed Medjeber, “qui n’est pas monté soudain dans la voiture des tueurs alors qu’il dînait dans une pizzeria du quartier des Izards”, Mohamed Morsli “le petit”, 19 ans lors du crime, et Claudio Semedo Monteiro, le chauffeur, “le seul qui avait déjà gagné sa place dans le clan des Izards”, composaient cet équipage inexpérimenté. Elle ajoute Amir Berrak “qui répète qu’il n’y est pour rien mais se retrouve à toutes les étapes de la préparation, des armes aux voitures”.
Lisa Bergereau se charge du reste, appuyée sur les désormais fameuses transcriptions des téléphones PGP. “La justice a souvent un coup de retard par rapport aux voyous, à la grande délinquance. Là, elle a un coup d’avance”, sourit l’avocate générale qui ne cache pas son plaisir. “Cette plongée vertigineuse dans la vie du clan”, la magistrate la détaille entre commanditaires, logisticiens “petits ou gros”.
“On se bat pour l’argent”
À tour de rôle, elle détaille, sourit, moque parfois sur les rôles de Nabil Naib, Charef Kadour Betchim, Yanis Mehenni, Hakim Boudjellal “celui qui reste sans toucher à rien mais à qui on demande tout” ou encore Ayoub Badr, “le grand absent en fuite” qui fournit “beaucoup dans un garage devenu une pièce tournante”.
Elle conserve ses meilleures attaques à l’encontre de Samir Nemri, “et son acolyte de toujours” Mohamed Zerrouki. Deux amis associés dans la gestion et les gains du trafic. Et l’absence de Nemri, en Tunisie cet été de 2020, ne la trouble pas. “Dès qu’il revient, il reprend les choses en main. Le crime, c’est aussi à lui qu’il profite”, assure la magistrate. Quant à Mohamed Zerrouki, elle ironise d’abord : “Il faut avoir l’esprit bien accroché pour suivre vos divagations”. Celles livrées sur les téléphones écoutés mardi. Mais aux yeux de l’accusation, son implication se trouve dans tous ces messages : “Bien avant, avant, pendant, après et même bien après… Vous êtes toujours là”, dit-elle en regardant l’accusé. “Et votre voyage en Hollande n’enlève rien à vos responsabilités !”
Les avocats de la défense plaident ce jeudi. Verdict attendu vendredi.
Ne pas oublier “le grand absent du procès”
“Je parle pour des gens qui ont perdu un fils, un frère, un confident, un exemple. Des parents bloqués en Algérie faute de visa ne savent pas pourquoi leur fils est mort. Ils ne réclament pas vengeance, simplement justice. Il voudrait comprendre pourquoi !” Me Kattia Oddiz-Nakache plaide “pour le grand absent de ce procès, celui dont personne ne parle pour qui le saccusés n’ont pas eu un seul mot”.
Cet enfant de Mostaganem, entré dans la gendarmerie à 18 ans, venu en France à 24 ans “pour travailler et aider sa famille” et mort “un soir d’été, chaud, sans doute sans savoir pourquoi”, souligne l’avocate “sa vie a été sacrifiée pour une guerre de clans, un guerre de territoire dont il ne savait rien. Est-ce que cela en valait la peine ? Sûrement pas”, insiste Me Oddiz-Nakache qui demande à la cour “de ne pas l’oublier. Pour que sa vue ne se résume pas à une mort tragique sur un trottoir du quartier des Izards, dans le nord de Toulouse. Si loin de chez lui.”

