Le complexe pétrolier de Ras Laffan (Qatar) a été bombardé par l’Iran dans la nuit du 18 au 19 mars 2026. Plus important site de gaz naturel liquéfié (GNL) au monde, ce dernier a subi d’importants dégâts. Philippe Charlez, expert en questions énergétiques, analyse cette nouvelle escalade sur le front énergétique de la guerre au Moyen-Orient.
Alors que les tensions s’intensifient au Moyen-Orient, la menace brandie par Donald Trump de frapper le site gazier géant de South Pars, en Iran, marque une possible escalade aux conséquences mondiales. Après l’attaque du complexe stratégique de Ras Laffan au Qatar, c’est désormais l’équilibre énergétique international qui semble fragilisé, faisant craindre une hausse des prix et des répercussions directes pour les consommateurs. Dans ce contexte incertain, Philippe Charlez, expert du secteur énergétique, analyse les cibles les plus vulnérables, les risques pour l’approvisionnement et les impacts potentiels sur l’économie française.
La Dépêche du Midi : Donald Trump menace de bombarder South Pars en Iran après l’attaque de Ras Laffan, vaste complexe pétrolier qatari. Cette escalade peut-elle aggraver la situation ?
Philippe Charlez* : Jusqu’à présent, les cibles principales, d’un côté comme de l’autre, n’étaient pas les installations pétrolières ou gazières, mais plutôt des cibles militaires, civiles ou politiques. Les exploitations pétrolières et gazières terrestres sont constituées de puits dispersés sur des centaines de kilomètres carrés. Les bombarder serait peu efficace militairement, car il faudrait des milliers de frappes pour un résultat limité.
Quelles sont alors les cibles les plus vulnérables ?
Les militaires privilégient les cibles concentrées, de deux grands types : les terminaux pétroliers et gaziers – zones de stockage du pétrole ou du gaz – et les usines de liquéfaction du gaz naturel, appelées “trains de liquéfaction”. Enfin, il y a les installations offshore, en mer, où plusieurs puits convergent vers une même plateforme.
À lire aussi :
DÉCRYPTAGE. “Une hausse progressive à la pompe si les tensions persistent” : pourquoi les prix des carburants vont continuer de grimper
Face aux tensions au Moyen-Orient, la France dispose-t-elle d’autres sources d’approvisionnement ?
Oui. La France importe environ 15 % de son pétrole du Moyen-Orient. Une part importante provient d’Afrique, principalement d’Algérie, du Nigeria et de l’Angola. Pour le gaz, nos principaux fournisseurs sont les États-Unis (gaz naturel liquéfié) et la Russie. Le Qatar est un fournisseur important, mais il exporte surtout vers la Chine, le Japon et la Corée.
Peut-on craindre une flambée majeure des prix de l’énergie ?
J’ai regardé ce matin (NDLR : 19 mars 2026) le prix du TTF, le gaz européen coté à Rotterdam : il était à 55 euros, ce qui ne correspond pas à la hausse de 35 % dont on entend parler pour le moment. Ce chiffre est à vérifier. En revanche, le baril de pétrole était à 114 dollars, soit une hausse d’environ 15 %.
À lire aussi :
Hausse du prix du gaz : faut-il souscrire un contrat à prix fixe dès maintenant avant le “cataclysme de mai” ?
Y a-t-il un risque de pénurie dans les prochains jours ?
Le risque de pénurie me paraît faible. En revanche, les marchés anticipent toujours à deux ou trois mois. Dès qu’on s’attaque aux installations pétrolières, ils anticipent une possible pénurie, ce qui provoque une hausse immédiate des prix. On le constate déjà : la répercussion est rapide et violente, et cela se traduira à la pompe dans les jours à venir. Dix dollars de plus sur le baril, c’est environ six centimes de plus sur le prix des carburants en France.
Quelles seront les conséquences concrètes pour les consommateurs français ?
Quand le prix de l’énergie augmente, tout le reste suit. Cela risque aussi d’entraîner des faillites, notamment dans les entreprises déjà fragilisées. L’augmentation du prix du gaz aura un impact sur celui de l’électricité, qui en dépend fortement. Heureusement, la consommation d’électricité reste modérée en ce moment, car il ne fait pas trop froid. En France, le gaz représente une faible part du mix électrique, ce qui limite un peu les effets immédiats.
Une hausse du prix du gaz est prévue en mai. Peut-elle être plus importante que prévu ?
Le gaz et l’électricité sont soumis à des tarifs régulés, contrairement aux carburants. L’État pourrait réactiver un bouclier tarifaire, mais pour l’instant, ce n’est pas envisagé. Une baisse des taxes n’est pas non plus à l’ordre du jour. J’ai proposé de suspendre temporairement les certificats d’économie d’énergie. C’est un prélèvement intégré dans la marge de distribution, redistribué ensuite pour financer la transition énergétique. Cela représente environ 17 centimes par litre. Suspendre ce mécanisme permettrait d’alléger temporairement le prix du carburant.
Peut-on parler d’un choc pétrolier à venir ?
Surtout sur le diesel. La demande est beaucoup plus forte que pour l’essence : le diesel représente les deux tiers de la consommation de carburant, contre un tiers pour le SP95. Le SP98 reste marginal. Les capacités de raffinage ont fortement baissé en Europe, ce qui rend le marché du diesel beaucoup plus tendu. Concernant le choc pétrolier, il y a deux composantes : la flambée des prix et la pénurie. Nous n’en sommes pas encore là, mais si la situation se poursuit dans les cinq ou six semaines à venir, cela pourrait se dessiner.

