Les « Epstein files » occupent de nouveau une place considérable dans les médias, à la suite de la publication récente de milliers de courriels. Des hommes riches et célèbres y apparaissent comme des pervers et des pédophiles qui se croyaient en droit, sans honte, de disposer des femmes et des jeunes filles que Jeffrey Epstein leur procurait. Pour ces hommes, le lien entre sexe et pouvoir — le sexe comme attribut du pouvoir ou comme moyen de le confirmer — est manifeste.
En revanche, ceux qui se sont contentés de le flatter, d’encourager ses fantasmes et d’accepter son soutien, bien après sa condamnation pour crimes sexuels en 2008, expliquent aujourd’hui qu’ils agissaient dans le but de lever des fonds pour leurs universités (Leon Botstein du Bard College), leurs fondations de recherche (Noam Chomsky) ou leurs musées (David Ross, ancien directeur du Whitney Museum), comme si les réalités du système capitaliste pouvaient excuser leurs propres transgressions, ou à tout le moins leur manque de discernement. Mais même chez ces hommes, un certain mépris des femmes est évident.
A mes yeux, l’un des exemples les plus choquants reste l’échange de 2009 entre David Ross et Epstein, qui lui écrivait au sujet d’un projet d’exposition intitulée « Statutory » (en référence aux lois criminalisant le « viol statutaire », c’est-à-dire les relations sexuelles avec des mineurs), qui devait mettre en scène des jeunes filles mineures de façon à ce qu’elles paraissent plus âgées qu’elles ne l’étaient. Ross se montra enthousiaste et déclara trouver Epstein « incroyable ». Il se demanda ensuite si Epstein connaissait la « total porno commercial kiddie picture » (« cette image de pub d’une môme totalement porno », en français) représentant une Brooke Shields nue à l’âge de 10 ans, une photo utilisée par Richard Prince dans son œuvre « Spiritual America » (1983). A la suite de la protestation d’étudiants indignés à la School of Visual Arts de New York, où Ross enseignait, celui-ci démissionna. Ross s’est excusé et il n’est pas accusé de crime.
La même culture que Trump
Les preuves contenues dans ces courriels devraient nous amener à reconsidérer ce que nous pensions être le succès de #MeToo : ces hommes n’ont pas été empêchés, malgré l’écho médiatique du mouvement, de continuer à se livrer à des abus ou à les tolérer. Ils pensaient agir en toute impunité, et leurs contacts ont duré jusqu’à la mort d’Epstein en 2019.
A cet égard, ils partageaient la même culture que Donald Trump, qui a montré à maintes reprises son mépris envers les femmes (que les « Epstein files » établissent ou non sa participation aux pires activités d’Epstein). Rappelons ses propos à un polémiste audiovisuel, affirmant que son pouvoir lui permettait d’attraper les femmes « par la chatte » ; ou encore sa condamnation pour agression sexuelle dans le procès intenté par la journaliste E. Jean Carroll. Sans oublier ses commentaires à caractère incestueux sur le corps de sa fille, Ivanka.
Trump est membre du club Epstein, qu’il en ait été ou non un membre officiel. Et son administration s’emploie activement à réécrire nos lois pour accorder l’impunité aux comportements masculins toxiques.
L’un de ses premiers décrets présidentiels, en janvier 2025, visait à « défendre les femmes contre l’extrémisme de l’idéologie du genre, et à restaurer la vérité biologique au sein du gouvernement fédéral ». Ce texte fait de la « réalité biologique du sexe » non plus une question scientifique, mais une question juridique.
Derrière les proclamations sur la protection des « lieux d’intimité » (toilettes séparées, etc.) pour les femmes, de leur « dignité, sécurité et bien-être », l’enjeu réel est l’imposition de « distinctions fondées sur le sexe », historiquement conçues de manière hiérarchique (les hommes au sommet), afin de refuser aux femmes et aux minorités sexuelles l’égalité de traitement et l’accès aux ressources et au pouvoir. De fait, le mot « égalité » brille par son absence dans ce décret.
La défense des études de genre, un enjeu démocratique
L’attaque contre les études de genre constitue un autre front de la guerre menée contre les femmes. Il y a quelques jours, nous avons appris la décision du conseil d’administration de la Texas A & M University de mettre fin aux programmes d’études sur les femmes et le genre, ainsi qu’à l’enseignement de « concepts clivants » tels que la race.
L’université Texas A & M n’est pas la première. La New College of Florida avait pris une décision similaire en 2023. D’autres Etats conservateurs ont adopté des mesures comparables, et leurs universités publiques (en Caroline du Nord, en Ohio et au Kansas) ont suivi. La suppression des études de genre est explicitement justifiée comme une mise en conformité avec le décret présidentiel de Trump.
Les études de genre, qui sont des programmes universitaires initiés par le féminisme, apportent un regard critique sur le déterminisme biologique invoqué par Trump et par les hommes de l’entourage d’Epstein pour légitimer leurs actes. Elles ont formé des générations de jeunes femmes (et d’hommes) à la complexité des identités sexuées ; elles ont analysé la diversité des arguments relatifs à la « vérité » biologique selon les sociétés et les cultures ; et elles ont mobilisé l’histoire, l’anthropologie et la psychologie pour mieux comprendre la manière dont les normes de genre structurent l’organisation sociale et politique.
Le décret de Trump affirme que « l’effacement du sexe dans le langage et les politiques publiques a un effet corrosif non seulement sur les femmes, mais sur la validité de l’ensemble du système américain. » Un système que les études de genre nous apprennent à analyser et qui repose, dans son cas, sur une politique de domination masculine.
Les études de genre ne sont pas une « idéologie », mais un outil critique permettant d’examiner, dans les cas de Trump et d’Epstein, les prédations de la masculinité toxique. Supprimer ces programmes, et les enseignements qu’ils transmettent, vise à affaiblir notre capacité non seulement à condamner, mais aussi à déconstruire les politiques et les pratiques que Trump et ses partisans souhaitent imposer. C’est pourquoi la défense des études de genre ne relève pas d’un combat féministe restreint, mais d’un enjeu fondamental qui touche à la « légitimité de l’ensemble du système américain » en tant que démocratie fondée sur des aspirations à l’égalité et à la justice pour toutes et tous.
Les études de genre n’empêcheront pas Epstein et ses amis d’agir, mais elles nous aideront à mettre au jour les investissements économiques, politiques et psychiques employés par ces hommes pour maintenir les femmes à « leur place », à trouver des moyens de leur résister et de leur retirer l’impunité, comme l’ont fait avec efficacité les étudiants de la School of Visual Arts, et comme les féministes continueront de le faire, contre vents et marées.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

