Pour aller plus loin
Les guerres se font aussi avec des phrases. « Dès le début, nous avions prévu de quatre à cinq semaines, mais nous avons la capacité d’aller bien au-delà », fanfaronnait Donald Trump le 2 mars, au milieu d’autres affirmations plus ou moins contradictoires sur le conflit majeur qu’il a déclenché avec Israël, le 28 février, en attaquant l’Iran en dehors de tout cadre légal. « Les forces armées de la République islamique d’Iran sont capables de poursuivre au moins six mois de guerre intense au rythme actuel des opérations », lui ont répondu ce week-end les gardiens de la révolution, manifestement déterminés à prolonger le martyre de leurs compatriotes pour tenter de sauver ce qu’il leur reste de pouvoir.
Qui a dit vrai ? Passons, chacun sait que la vérité est la première victime de la guerre. En revanche, ces deux déclarations-là résument assez la funeste équation du chaos qui a embrasé le Moyen-Orient en quelques jours : le président des Etats-Unis, qui n’avait pas grand-chose à y gagner, espérait une guerre éclair ; les théocrates de Téhéran, qui n’ont plus rien à perdre, lui ont promis un enlisement au prix exorbitant.
Ce bras de fer déjà mortel pour 1 200 Iraniens commence à coûter cher à Trump, puisque, face à la flambée du pétrole et à la colère de ses électeurs, il vient de prétendre aussi que sa « petite excursion » est « quasiment finie », pour tenter de rassurer les esprits. Le bilan de l’opération Fureur épique est si tragique… Bien sûr, la République islamique, qui a commis tant de crimes contre son peuple et contre ses voisins depuis près d’un demi-siècle, a été décapitée et amputée d’une partie considérable de son arsenal militaire.
Un demi-million de déplacés au Liban et des centaines de morts
On peut compter sur le président américain pour s’en vanter, en magnifiant au passage la redoutable puissance de sa propre armée. Mais avec quel véritable résultat ? Les ripostes iraniennes ont tué plusieurs de ses soldats, causé des victimes civiles et détruit des infrastructures pétro-gazières dans de nombreux pays de la région, perturbé l’économie mondiale en bloquant le détroit d’Ormuz. Le guide suprême, sitôt éliminé, a été remplacé par un clone qui est son fils. Et rien ne dit que son régime sanguinaire, affaibli comme jamais, se montrera moins cruel pour les malheureux Iraniens toujours coincés à huis clos entre ses griffes. Au contraire.
Jusqu’où, jusqu’à quand, jusqu’à quelles irrémédiables barbaries peut conduire la machine infernale de cette guerre ? L’incertitude est immense. Car si Donald Trump, pour se prétendre vainqueur, reste capable de décréter à tout moment avoir atteint son but face aux ayatollahs – c’est l’intérêt de n’avoir jamais affiché aucun objectif clair –, le conflit ne se limite plus au territoire iranien, hélas. A côté de la stratégie erratique des Américains, il y a, depuis le massacre commis par le Hamas en Israël le 7 octobre 2023, la stratégie du tapis de bombes adoptée par l’Etat hébreu pour anéantir ses ennemis jurés et imposer sa loi sur le Moyen-Orient. Et Benyamin Netanyahou, qui joue par ailleurs sa survie politique dans ses guerres sans fin, a ainsi ouvert un deuxième front en attaquant le Liban pour y pilonner le Hezbollah et tenter une nouvelle fois de prendre pied chez son voisin. En début de semaine, dans ce petit pays qui semblait enfin se stabiliser après des années de souffrances, on comptait un demi-million de déplacés et des centaines de morts – des hommes, des femmes, des enfants qui n’avaient rien demandé à personne.
Au fond, tout se passe comme si, pour empêcher l’Iran et ses dangereux « proxys » de mettre le Moyen-Orient à feu et à sang, les Israéliens et les Américains étaient en train de mettre le Moyen-Orient à feu et à sang. Sans beaucoup d’autre finalité, pour justifier leurs moyens décuplés, que la destruction pure et simple de ceux qui voulaient les annihiler. Sinistre loi du talion, terrifiante politique à coups de canon, qui n’indiquent la voie d’aucune paix juste ni solide. Le ministre israélien d’extrême droite Bezalel Smotrich a même donné le « la » en jurant que la banlieue sud de Beyrouth « ressemblera à Khan Younès », cette ville de Gaza qui comptait 400 000 habitants avant d’être presque intégralement rasée. Il est à craindre que ce ne soit pas qu’une phrase.

