January 24, 2026

RÉCIT. Rachat chinois, méfiance de l’État, rival français : comment la bataille de la Safra est lancée

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Rachetée par un groupe chinois présenté comme providentiel, l’entreprise albigeoise Safra vit aujourd’hui au ralenti. Carnet de commandes vide, projets suspendus, méfiance des pouvoirs publics et implantation d’un concurrent évincé lors de la reprise : récit d’une bataille industrielle sous haute tension.

“Il ne se passe rien. Ils sont arrivés avec des millions, mais depuis, ils n’amènent rien.” Dans les ateliers de Safra à Albi, le silence pèse plus lourd que le bruit des machines. Depuis le rachat de l’entreprise albigeoise par le groupe chinois Wanrun, au tribunal de commerce d’Albi en juin dernier, l’attente est devenue une routine. Une attente inquiète, parfois résignée.

Ancien fleuron industriel du Tarn, Safra, spécialiste de la rénovation de matériels roulants et des bus à hydrogène, devait entamer une nouvelle vie. Une renaissance annoncée à coups de promesses, de tableaux financiers et d’investissements massifs. Six mois plus tard, le doute s’est installé.

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Dans son offre de reprise, Wanrun s’était engagé à injecter 20 millions d’euros sur trois à cinq ans, avec l’ambition d’un chiffre d’affaires de 25 millions d’euros en 2026. Une trajectoire rassurante sur le papier. Beaucoup moins sur le terrain.

“Le carnet de commandes est vide à Albi”, souffle un salarié. Depuis l’été, les équipes ne travaillent plus que deux jours par semaine. Les lignes tournent au ralenti. Et les symboles inquiètent : les bus à hydrogène, vitrine technologique de Safra, sont démontés. Le développement est à l’arrêt.

Les pouvoirs publics prennent leurs distances

Présente au salon Busworld Europe à Bruxelles à l’automne dernier, l’entreprise n’a pas exposé des bus conçus à Albi, mais des modèles électriques “Made in China”, destinés au marché français. Un choix stratégique assumé par la direction, mais qui fait l’effet d’un coup de froid en interne. Les prochains Hycity ne seront plus à hydrogène, mais à batteries.

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Selon nos informations, les pouvoirs publics regardent désormais Safra avec prudence. Voire méfiance. L’entreprise a bénéficié de plus de 30 millions d’euros d’aides publiques, subventions et contrats ces dernières années. Un soutien massif, aujourd’hui questionné. Une crainte revient avec insistance : celle d’un transfert progressif des activités vers la Chine. Safra réduite à une coquille vide, un site logistique, une vitrine française pour un empire industriel étranger. Un scénario que les salariés redoutent, et que l’État ne veut plus cautionner à l’aveugle.

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Car le passé récent a laissé des traces. Dans la région, deux dossiers résonnent comme des avertissements. À Saint-Juéry, la FCT, rachetée en 2020 par China Automation Group, a été liquidée en 2023. Les investissements promis ne sont jamais arrivés. Et dans l’Aveyron, la fonderie SAM, reprise par Jinjiang, a connu la même agonie.

Pendant que Safra piétine, un concurrent avance

C’est peut-être le signal le plus fort. Le plus politique aussi. Fin 2025, ACC-M, concurrent direct de Safra sur le marché de la rénovation et de la maintenance, s’est installé à Albi. Un choix loin d’être anodin. ACC-M n’est autre que le finaliste malheureux du rachat de Safra, battu au tribunal par l’offre chinoise.

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Depuis, l’entreprise avance ses pions. Recrutements, visibilité, discours clair. Et surtout, un message qui trouve un écho favorable auprès des collectivités et de l’État. Là où le projet chinois intrigue et inquiète, le concurrent français rassure. “On travaillait déjà à s’implanter dans la région, à Decazeville, explique Thierry Cézard, directeur général d’ACC-M. Mais au moment du rachat de la Safra, nous avons repéré un site à Albi. C’est ce qui a accéléré notre implantation. Et nous avons obtenu le marché pour l’entretien des rames de Tisséo (métro toulousain, NDLR) ainsi que celui du tramway de Marseille.”

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Pour le moment, une vingtaine de salariés travaillent sur le site albigeois. À terme, le dirigeant compte embaucher une cinquantaine de personnes.

Safra n’est pas encore morte. Mais la bataille est engagée. À Albi, beaucoup observent, comptent les semaines, scrutent les actes plus que les discours. “Nous, on ne croyait pas à l’aventure avec les Chinois, alors on est parti chez ACC-M, glisse un ex-salarié. On est cinq à avoir fait ce choix. ACC-M, chez eux, ils ont un carnet de commandes rempli pour une dizaine d’années.” Désormais, une chose est claire : le temps des promesses est terminé.

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