January 14, 2026

"On était vivants, c’est un miracle" : chien tué d’une balle déposé devant la ferme, famille brisée… Le récit d’un conflit de terres aux assises

l’essentiel
Après une première journée consacrée aux témoins, ce fut au tour des parties civiles de prendre la parole à la barre dans un dossier de tentative de meurtre devant les assises de l’Ariège.

“Il y a eu un gros bruit. Je n’ai pas compris.” Les bras de Franck* s’agitent, il bouge son corps élancé, mime sa position dans son tracteur ; on dirait qu’il le fait presque automatiquement, comme s’il se retrouvait dans son engin ce 27 juillet 2023, et non pas présentement dans une salle d’audience au tribunal de Foix. Le temps semble ralentir dans sa voix. “Et puis, un deuxième bruit. Et là, tout a explosé.”

La vitre de son tracteur a volé en éclats ce soir-là sous l’impact d’un tir de fusil de chasse, tout comme la vie de sa famille – Marine*, Noé*, Nina* et Nolan*. C’est un autre habitant d’Arignac, Xavier*, qui a tiré alors que l’agriculteur faisait des boules de foin dans son champ, deux de ses enfants à ses côtés dans son engin. Aujourd’hui, Xavier comparaît devant les assises de l’Ariège pour cette tentative de meurtre, un procès qui se tient depuis lundi 12 janvier à Foix.

Une famille traumatisée

Ces coups de feu, c’est l’acmé d’un conflit larvé depuis longtemps, autour de terres que l’un s’arrogerait au détriment de l’autre ou encore de clôtures coupées à la sauvage. Lundi 12 janvier, les témoins se sont succédé à la barre. Mais ce mardi 13 janvier, c’était à Franck de faire entendre sa voix, lui qu’on décrit pourtant comme un taiseux.

Mais la voix de Franck n’a pas tremblé devant les jurés. Elle fut quelquefois à bout de souffle, quand il évoque sa difficulté à faire tourner sa ferme, son fils qui, à 13 ans, s’est senti obligé de prendre la place de son père et s’y est “épuisé”, sa fille, terrorisée par l’orage et les bruits forts, la tension à la maison entre lui et sa conjointe. “Tout a changé à partir de ce moment-là”, souffle-t-il.

“Je ne comprenais pas”

D’une voix mouillée de larmes, Marine, installée avec son conjoint sur la ferme, abonde. Le soir même, elle est partie avec sa fille, blessée gravement à la joue, à l’hôpital des enfants de Toulouse, afin qu’elle y soit opérée. “Je ne comprenais pas, ce n’était pas possible qu’ils se soient fait tirer dessus.” Mais la réalité a fini par la rattraper : “Nina ne voulait pas se doucher, parce que ça voulait dire passer devant un miroir et elle ne voulait pas se voir”, lâche-t-elle dans un sanglot, avant d’avouer sa peur de revenir en Ariège, où “tout a été gâché”.

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La voix de Franck reprend aussi toute sa force quand il évoque la “longue bataille” qu’il mène depuis qu’il s’est installé à Arignac en 2003. “Beaucoup de monde a voulu me faire trébucher”, grince-t-il. Un chien tué d’une balle et déposé devant sa ferme, les clôtures coupées, le filet des balles de foin défait, les brebis empoisonnées… Nombre d’incidents qui émaillent sa carrière.

“Une haine qui s’est créée”

Pour autant, “je te le dis en te regardant, Xavier, je sais que ce n’est pas toi, je ne remettrai pas tout sur toi”, lance-t-il d’une voix forte, index pointé, en se tournant vers le box des accusés. Derrière la vitre de verre, l’ancien chef d’entreprise ne bronche pas, mais son visage s’éclaire un peu.

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Toutefois, enchaîne Franck, il y a cette “haine qui s’est créée” entre eux deux, une haine teintée de peur chez lui, une haine qui finit par éclater au grand jour le 23 juillet : “On était vivants, c’est un miracle. Mais tu as tiré deux fois !” Maître Raynaud de Lage se lève doucement et se glisse devant son client, comme en protection, pendant que Franck reprend son récit. “Hier, j’ai entendu des regrets, mais je ne peux pas l’entendre. Je pourrai l’entendre quand il reconnaîtra qu’il était là, à quelques mètres, on l’a vu, il nous a vus. Tu nous attendais, tu nous attendais !”

“On n’a pas eu de passe-droit”

Selon l’agriculteur, depuis que Xavier est en détention préventive, les choses se passent mieux avec les chasseurs : “Ils m’envoient des messages avant pour que je puisse aller bouger les brebis, ça se fait en bonne intelligence. Moi, je n’ai jamais voulu empêcher personne de chasser.” “Les clôtures, c’était pour empêcher les bêtes de divaguer ?”, demande l’avocat général. “Oui, on a mis des poignées amovibles sur les chemins, pour que les gens puissent passer, c’est ce qui se fait partout ailleurs.”

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De même, Franck se défend avec force face aux accusations de vol de terres agricoles ou de connivences avec la Safer, l’organisme qui peut préempter des terres pour les confier aux agriculteurs. “On n’a pas eu de passe-droit, on a tout bâti, ce qu’on a, on l’a gagné à la sueur de notre front.”

Des remarques teintées d’amertume, pourtant accueillies avec magnanimité par Xavier, quand la présidente lui donne la parole alors que la partie civile va se rasseoir. “Merci à Franck de dire que toutes les incivilités ne sont pas de moi, acquiesce-t-il d’une voix forte. Je reconnais avoir coupé les clôtures sur les chemins, mais pas le reste. Ma famille a eu des animaux, je sais ce que c’est d’être tributaire d’un troupeau pour vivre.” L’audience continuera ce mercredi 14 janvier.

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