Quand l’ONU dénonce l’état de famine à Gaza, Benyamin Netanyahou répond : « Au Moyen Age, chaque massacre dont les juifs ont été victimes était précédé d’une campagne de diffamation et de mensonges. On nous accusait de propager des maladies, d’être des parasites pour les Gentils. On nous accusait d’empoisonner les puits. On nous accusait de tuer des enfants chrétiens pour leur sang. » Et il conclut : « Ce dont le peuple juif était accusé au Moyen Age et au cours des siècles suivants, c’est ce dont l’Etat juif est aujourd’hui accusé. »
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Pareille réaction est bien sûr la déclinaison – une de plus, et particulièrement caricaturale – de l’argumentaire classique de la propagande israélienne, selon laquelle toute critique de l’Etat d’Israël n’est inspirée au fond que par un antisémitisme forcément condamnable. Elle n’est pourtant pas que cela. En disant « nous », Netanyahou veut dire : « Nous, les juifs ». Or ce « nous »-là n’existe pas. Les juifs d’Israël ne sont pas les juifs de diaspora. Et les juifs d’aujourd’hui ne sont pas les juifs d’hier.
Ainsi, pour nous en tenir à ce seul exemple, les juifs accusés de meurtre rituel, au Moyen Age mais aussi plus tard, jusqu’au XIXe siècle, à Damas, par exemple, voire jusqu’au début du XXe, avec l’affaire Beilis en Ukraine, étaient parfaitement innocents de ce dont on les accusait. Aucun enfant chrétien ne fut jamais rituellement sacrifié par des juifs à l’approche de la Pâque, ni son sang utilisé dans la fabrication du pain azyme consommé pendant cette fête.
Aujourd’hui, en revanche, ce ne sont pas « les juifs » en tant que tels qui sont mis en cause pour des crimes imaginaires, mais bien un Etat qui s’est rendu coupable de crimes réels dont l’ONU et tant de citoyens se scandalisent à juste titre. Les souffrances, les persécutions, les accusations calomnieuses que tant de juifs des générations passées ont injustement subies ne sauraient autoriser Netanyahou à se parer de leur innocence. Et rien ne saurait justifier non plus d’associer tous les juifs d’aujourd’hui aux crimes perpétrés actuellement à Gaza : le premier à en être comptable est le donneur d’ordre. Et ce donneur d’ordre, tout le monde le connaît. C’est Netanyahou.
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L’accusé est ici un Etat souverain, surarmé, définissant sa politique, et la mettant librement en œuvre. Cet Etat et ses citoyens juifs sont tout simplement une puissance. Et cette puissance doit rendre des comptes. Ils n’ont rien à voir avec cette minorité dispersée aux quatre coins du monde que fut pendant des siècles le « peuple juif », dénué de territoire, fragile, en butte aux préjugés d’une majorité souvent hostile, à la discrimination et aux violences périodiques, et bien incapable d’y réagir lui-même par la force. Le sionisme et son projet de création d’un Etat pour les juifs visaient précisément à rompre avec cette condition-là : celle du juif de l’exil.
Un bref rappel historique s’impose ici. L’aspiration nationale juive prend une forme concrète sous la houlette de Theodor Herzl. Fondateur du sionisme politique moderne, il définit un programme cohérent, fondé sur l’action diplomatique et s’appuyant sur une organisation structurée. Au premier congrès sioniste, qu’il réunit à Bâle en 1897, il évoque le caractère illusoire de l’émancipation, rappelle que les juifs continuent à être objets de discrimination et de persécution, et tente de démontrer que la seule solution au problème juif est la création d’un foyer national en Palestine.
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Le sionisme, mouvement nationaliste comme tant d’autres à cette époque en Europe, est donc aussi une réaction à l’antisémitisme croissant des années 1880. L’actualité en France et ailleurs en nourrit les diverses tendances, qui se conjuguent, en une fin du XIXe siècle caractérisée par des mutations politiques, sociales et économiques déstabilisant les sociétés engagées dans la modernité. Et si elle ne peut être réduite à une simple affaire d’antisémitisme, l’affaire Dreyfus illustre bien cette évolution générale des esprits. Elle touchera de près Herzl.
L’idée de créer un Etat pour les juifs, pour Herzl, ses amis et ses successeurs, visait donc entre autres à les soustraire définitivement au fléau antisémite et à sa cohorte de pogromes. La proclamation de l’Etat d’Israël en 1948, Etat-refuge pour ceux qui avaient traversé les horreurs de la Shoah, fut donc aussi l’aboutissement d’un long combat, entamé dès la fin du XIXe siècle. Elle n’en aboutit pas moins au déracinement de centaines de milliers de Palestiniens fuyant dans les pays voisins. Le refus de ce déracinement et de la spoliation qui l’accompagnait fut, à terme, à l’origine d’un projet d’Etat palestinien indépendant. Le conflit ne fit que s’envenimer au fil des décennies.
A l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, qui causa la mort de près de 1 200 Israéliens et la prise en otage de 200 autres dont certains sont toujours détenus, Israël riposta d’une manière massive et disproportionnée qui se solda par des dizaines de milliers de morts côté palestinien. Destructions et tueries touchant femmes, enfants et civils. Le but officiel était l’éradication du Hamas, en utilisant tous les moyens à disposition, famine comprise.
Netanyahou, soucieux de rester au pouvoir coûte que coûte, céda tout à ses alliés ultrareligieux messianiques et suprémacistes. Et il doit aujourd’hui faire face à une accusation largement documentée : celle de génocide. L’isolement d’Israël au niveau international est aujourd’hui profond. La haine anti-israélienne et l’antisémitisme s’en sont trouvés décuplés, qui touchent directement les juifs de la diaspora, Netanyahou et leurs institutions « représentatives », tel le Crif en France, les ayant embarqués contre leur gré dans cette effroyable aventure.
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La création d’un Etat pour les juifs devait permettre d’en finir avec l’antisémitisme et ses terribles conséquences. Cet Etat ne fait au contraire que les alimenter. Pire, son chef en use pour justifier le pire et minorer la réalité des horreurs qu’il ordonne. Tout le contraire de ce que Herzl et d’autres avaient sans doute rêvé.
Isolé, abandonné, rejeté, haï par les pays démocratiques et leur population, Israël est en passe de devenir un nouveau ghetto. Un retour en arrière inimaginable ? Netanyahou l’a fait. Une partie de la population israélienne quitte le pays. Qui voudra désormais vivre dans un ghetto ? Quant aux juifs de la diaspora, ils hériteront malgré eux d’un opprobre qui n’est pas sans rappeler un passé qu’on aurait voulu révolu.
BIO EXPRESS
Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias, directeurs d’études à l’Ecole pratique des hautes études (Université PSL). Ils ont publié ensemble « Israël-Gaza. La conscience juive à l’épreuve des massacres » (Textuel 2024).
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.