Depuis plusieurs années maintenant, les buralistes sont vent debout contre la contrebande de tabac. Sans action concrète des pouvoirs publics, l’association “Buralistes en colère” met l’État en demeure, dénonçant un marché illicite estimé à 38 % des ventes nationales. Explications.
C’est une première qui marque un tournant dans le bras de fer entre les buralistes et les pouvoirs publics. L’association “Buralistes en colère”, présidée par le Gersois Eric Hermeline, a décidé de mettre officiellement l’État en demeure avant d’engager une procédure judiciaire.
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Un symbole de l’exaspération d’une profession face au marché parallèle du tabac. Par cette mise en demeure (une injonction juridique sommant l’État d’agir sous peine de poursuites, NDLR), l’association dénonce une situation devenue “incontestable” dans un courrier adressé au ministre de l’Économie, Roland Lescure, le 27 avril dernier.
L’avocat de l’association, Me Hugo Nauche, souligne que plusieurs milliards de cigarettes issues de la contrebande seraient consommées chaque année en France. Un volume qui, selon les estimations de l’association basées sur les données du secteur, représenterait jusqu’à 38 % du marché total, faisant de la France le premier marché illicite en Europe.
“Un ras-le-bol général”
Sur le terrain, cette colère s’illustre parfaitement. “C’est un ras-le-bol général, pas seulement des Buralistes en colère, mais de toute la profession”, insiste Eric Hermeline, contacté par La Dépêche du Midi. Depuis 2018, l’association alerte sur la montée de la contrebande et des achats de l’autre côté de la frontière. Selon le président de l’association, aucune mesure concrète n’a été prise.
Quotidiennement, il observe les effets de ce phénomène : “Je vois tous les jours des clients entrer avec leur paquet espagnol à la main. J’en retrouve même dans la poubelle devant le magasin.” Une situation d’autant plus frappante qu’il exerce à plus de 150 kilomètres de la frontière espagnole.
Pour lui, le basculement est en cours : “Aujourd’hui, on n’est même plus à une cigarette sur deux issues du réseau légal. Cette dérive pousse régulièrement des confrères à mettre la clé sous la porte.”
Dans la mise en demeure, l’association dénonce une “atteinte structurelle et systémique” à leur monopole ainsi qu’une insuffisance des moyens de lutte contre les trafics. Eric Hermeline pointe notamment l’inaction face aux points de vente illégaux. “On alerte les autorités toutes les semaines et on ne voit jamais rien bouger.”
Il évoque des pratiques désormais banalisées entre voyages organisés pour acheter du tabac à l’étranger et multiplication des reventes clandestines. “Il y a une rupture totale d’égalité entre les buralistes et les trafiquants”, estime-t-il.
Une action judiciaire inédite
Au cœur de cette démarche, deux arguments juridiques. D’abord, la “carence fautive” de l’État. Ensuite, la “rupture d’égalité devant les charges publiques”. L’association exige des mesures immédiates, notamment le renforcement des contrôles et une protection effective du monopole face à une concurrence déloyale inéluctable pour les buralistes.
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En principe, l’État dispose de 30 jours pour répondre pour prendre les mesures nécessaires afin de lutter contre le trafic illicite.
Sans réponse, une procédure judiciaire pourrait être engagée afin de poursuivre l’État et tendre à sa condamnation à réparer le préjudice des buralistes. Pour Eric Hermeline, cette initiative est cruciale. “On a tout essayé : les rencontres à l’Assemblée, au Sénat, à Bercy… mais il n’en ressort rien. Ce sont nos dernières cartouches.”
Un modèle à bout de souffle
Au-delà du trafic, le président des Buralistes en colère critique la politique fiscale jugée contre-productive. “On est arrivés à un point où plus l’État augmente le prix des cigarettes, moins il touche d’argent”, affirme-t-il. Il met également en garde contre les conséquences sanitaires des trafics. “Le tabac est déjà nocif, mais le tabac de contrebande l’est encore plus.”
Avec cette action, les buralistes espèrent provoquer une prise de conscience, même si Eric Hermeline reste lucide. “Le phénomène est si installé qu’un retour en arrière semble aujourd’hui quasiment impossible.”

