April 26, 2026

Catastrophe de Tchernobyl : "On nous a dit qu'on reviendrez"… 40 ans plus tard, la colère est toujours là pour Oleg, qui n’a jamais revu la ville de son enfance

l’essentiel
Arrivé en France après l’invasion russe, Oleg vit désormais avec sa famille dans l’agglomération tarbaise. Né à Pripiat, la ville la plus proche de la centrale nucléaire, il était écolier lorsque la catastrophe est arrivée. Témoignage sur un passé qui ne passe pas.

Devant la fenêtre, Oleg pointe la dernière tour HLM de Tarbes, là-bas. “On habitait au 6e étage et on voyait la centrale à cette distance-là, deux ou trois kilomètres”, précise-t-il. Cette nuit-là ? Ses parents, sa sœur et lui n’ont “rien vu, rien entendu”. Mais en arrivant à l’école…

“La directrice nous a rassemblés sur l’esplanade. On nous a donné des cachets d’iode et elle a dit qu’il n’y aurait pas classe. Alors avec mes copains, on est partis se promener.” Détail qui revient ? “Les rues nettoyées au jet d’eau.” La catastrophe, c’était il y a 40 ans. Oleg allait avoir 10 ans. “Je suis né le 30 mai 1976, à Pripyat”, précise-t-il. Il ne les a pas fêtés chez lui.

Lorsqu’en 2022 il est venu mettre sa famille à l’abri en France, qu’il y a trouvé du travail pour repartir “de zéro”, ce n’était ni sa première tragédie ni son premier exil. Son enfance avait déjà été sacrifiée à Tchernobyl. “Mon oncle travaillait à la centrale et il a envoyé un message à ma mère : préparez vos affaires et partez d’ici.”

“Maman s’occupait d’une garderie pour les enfants. Papa travaillait à l’extraction et au transport des matériaux pour la construction du cinquième microdistrict de Pripyat. Au moment de la catastrophe, ils venaient de finir le chantier. Pripyat avait à peu près la taille de Tarbes, précise-t-il, et pour nous c’était un paradis.”

À lire aussi :
Catastrophe de Tchernobyl : notre reportage exclusif dans le silence de la zone irradiée

“Je n’ai aucun objet, aucune photo de mon enfance”

Une ville quasi fermée, certes… Mais la centrale nucléaire y garantissait les meilleurs salaires, des magasins approvisionnés, des écoles, des stades, une piscine et un palais de la culture “parmi les meilleurs d’URSS”. La ville soviétique moderne et planifiée, par excellence.

De tout cela, Oleg garde des images de parcs, de jeux, d’espaces fleuris, la nostalgie d’une enfance heureuse et protégée. Mais “zéro” est le mot qui rythme la conversation pour ce qu’il a pu en emporter. “On a tout laissé, on est partis le soir en train pour aller chez ma grand-mère maternelle, à Jytomyr”.

Dans sa salle à manger, les photos de famille ou une peluche racontent sa vie d’aujourd’hui, sa femme, ses filles, leurs vacances. “Mais je n’ai aucun objet, aucune photo de mon enfance”, ajoute-t-il, requérant l’anonymat, sa confiance dans le monde rompue depuis 40 ans.

La peur ? Non, ils ne l’ont pas éprouvée. Il ressort sur son téléphone le message d’évacuation d’avril 1986. “Situation radiologique préoccupante” : “afin de garantir la sécurité totale de la population, il est nécessaire d’évacuer temporairement les habitants de Pripyat”. “On n’a pas peur quand on vous dit que vous reviendrez”, reprend-il. Sauf qu’ils ne sont jamais rentrés. Et “l’ampleur de la catastrophe, c’est resté un secret jusqu’à mes 16 ou 17 ans”.

À Jytomyr, sa mère a retravaillé. “Mais son père est reparti sur place.” Il cherche le mot. “Liquidateur.” Sa mère est morte. Thyroïde. Leucémie. Son père est toujours vivant mais rongé par les problèmes de santé. “Bonne génétique”, ponctue Oleg qui, lui, faisait un bilan tous les ans, en Ukraine.

Gros bosseur, silhouette athlétique, il fait attention à sa santé physique. Mais au rayon des blessures invisibles, la colère ne guérit pas. “Contre l’URSS, le communisme, le mensonge, le secret”… Le passé ne s’efface pas. “La catastrophe, ça reste un trauma.” Il aimerait pourtant revoir un jour Pripyat. “Mais pour y retrouver quoi ? La ville que j’ai connue a disparu”, ajoute-t-il, agacé par le business glauque des visites guidées. “Ça ne devrait pas être un lieu touristique, c’est une tragédie. À quoi ça sert de visiter une tragédie ?”

source

TAGS: