Quarante-quatre ans après le tout premier match international du rugby féminin français, les pionnières, dont faisaient partie deux Gersoises, ont enfin reçu leur maillot officiel frappé du coq, symbole d’une reconnaissance longtemps attendue.
De la rencontre du 13 juin 1982, Odette Desprats et Andrée Forestier gardent peu de souvenirs. Ce jour-là, le tout premier match international de l’histoire du rugby féminin opposait l’équipe de France, dont faisaient partie les deux Gersoises, aux Pays-Bas. À Utrecht, les Bleues s’étaient imposées 4 à 0. Et avaient alors lancé l’histoire du XV de France féminin.
Pourtant, ce dont se rappellent aujourd’hui les deux partenaires, c’est “plutôt que l’on avait galéré pour aller aux Pays-Bas, puisque les filles venaient de toute la France”, raconte Odette Desprats, pour qui, à l’époque, ce match n’avait d’international que le nom : “On n’avait eu aucune publicité et on avait dû se débrouiller par nos propres moyens pour y aller. C’était un match ordinaire, même si, nous, nous avons ressenti que c’était autre chose.”

En 1982, les Bleues n’étaient pas reconnues par la Fédération. Il a fallu pour cela attendre 1989. Si bien que lors de cette première rencontre, le maillot qu’ont porté les 22 joueuses était blanc, aux bandes tricolores, mais dépourvu du coq, réservé à l’équipe masculine. “Sur le coup, cela ne nous a pas interpellées, reconnaît Odette Desprats. Ce sont les autres qui nous le faisaient remarquer.”
Paris, Marcoussis puis Grenoble
Les années ont passé, les joueuses ont continué à défendre leur passion du ballon ovale et le rugby féminin a progressé. Mais ce match de 1982 est resté dans l’oubli. Jusqu’à tout récemment, lorsque Renault, partenaire de la Fédération française de rugby, a redécouvert la rencontre et souhaité honorer ces pionnières.

Mi-mars, Odette Desprats a été invitée à Paris avec quatre autres membres de l’équipe historique pour le tournage d’une vidéo. Puis, quelque temps plus tard, c’est à Marcoussis que la demi-d’ouverture, Andrée Forestier et quatre autres “anciennes” se sont rendues. Elles y ont rencontré Florian Grill, le président de la FFR, les Bleues actuelles et leurs entraîneurs. “C’était le jour et la nuit entre ce que nous avions vécu et ce que nous voyions. Nous étions bouche bée”, se rappelle Andrée Forestier, ancienne troisième ligne centre.
Remises de maillot
Mais, c’est à l’occasion du premier week-end du Tournoi des 6 nations féminin, le 10 avril, que les pionnières ont connu le “summum”, comme le décrit Odette Desprats. Toute l’équipe de 1982 était invitée à Grenoble, pour le premier match des Bleues contre l’Italie. Après une balade en ville avec le bus de l’équipe de France – “Tout le monde nous faisait signe, comme si on était la vraie équipe” –, chaque joueuse historique a remis le maillot à la joueuse actuelle, poste pour poste.
Le lendemain, jour de match, les pionnières ont vécu un moment qu’elles pensaient ne jamais connaître : elles se sont vues remettre leur maillot de 1982. Mais cette fois, à gauche, sur le cœur, le coq est bien présent. Elles ont également reçu leur carte d’internationale. “Je ne vous dis pas l’émotion que nous avons ressentie, c’était tellement fort…”, chuchote Andrée Forestier.
Quelques heures après, juste avant le coup d’envoi de la rencontre France-Italie, les Bleues de 1982 se sont alignées au centre de la pelouse du stade des Alpes, sous les ovations de 20 000 personnes. En choeur avec les coéquipières de Manae Feleu, elles ont entonné “La Marseillaise” avec la plus grande émotion. Elles étaient enfin reconnues comme équipe de France. “Certaines avaient des larmes dans les yeux, d’autres un sourire immense, décrit Odette Desprats avec fierté. Mais toutes, nous avions les battements de cœur.”
“On s’est battu pour avoir le droit d’exister”
Presque 44 ans après, à quelques semaines près, les Bleues de 1982 sont enfin reconnues. “On n’y croyait plus”, reconnaît l’ancienne demi d’ouverture. Mais au-delà de cette reconnaissance nécessaire, c’est de constater le chemin parcouru qui a le plus ému les deux Gersoises. “J’ai participé au premier match de rugby féminin en 1966. Nous n’avions pas le droit de faire du rugby, se rappelle Andrée Forestier. C’est la reconnaissance de toutes ces années où l’on s’est battues pour avoir le droit d’exister. Il a fallu s’accrocher, passer outre les propos sexistes. On a fait tout cela par passion. Et aujourd’hui, elles sont ovationnées, elles jouent dans des stades de 20 000 personnes… C’est fabuleux.”

Ce qui a également touché les joueuses historiques : les remerciements du XV de France actuel. “Elles nous ont serrées dans les bras et nous ont dit “Si on en est là, c’est grâce à vous. Vous nous avez tracé le chemin”. Et on a pris conscience du chemin parcouru…”
Dix jours après ces moments incroyables, Andrée Forestier et Odette Desprats ont toujours du mal à y croire et à exprimer leurs émotions. Mais une chose est sûre, ce maillot unique sera très prochainement encadré dans le salon : “C’est un trésor”.

