April 18, 2026

DÉCRYPTAGE. Le nombre d’élèves va s’effondrer d’ici dix ans : classes fermées ou moins chargées ? La France face au défi de la baisse historique des effectifs

l’essentiel
Avec 1 676 800 élèves en moins d’ici 2035, la France ne fait pas seulement face à une baisse démographique : elle doit trancher entre une lecture comptable de l’école, faite de fermetures et de redéploiements, et une ambition pédagogique qui profiterait enfin de classes moins chargées.

Le chiffre a la brutalité d’un avertissement. D’ici à 2035, la France comptera 1 676 800 élèves de moins qu’en 2025, soit une baisse de 14,2 % des effectifs scolaires ! Du jamais-vu…

La projection, publiée par le service statistique du ministère de l’Éducation nationale, ne décrit pas, d’évidence, un accident conjoncturel mais un mouvement plus profond, déjà engagé et nourri par la baisse des naissances amorcée depuis 2010. L’école française entre désormais dans une décennie de contraction et va devoir faire des choix.

Les projections à l’horizon 2035.
Les projections à l’horizon 2035.
DDM

Le phénomène de baisse des effectifs est connu, mais son ampleur annoncée change l’échelle du débat. Dans le premier degré (écoles maternelles et élémentaires), la baisse atteindrait ainsi 933 000 élèves, soit – 15,2 %. Dans le second degré (collèges et lycées), elle serait de 743 800 élèves, soit – 13,2 %. Le primaire est en première ligne, parce qu’il encaisse immédiatement le recul des naissances.

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Le secondaire suivra avec retard, à mesure que les générations moins nombreuses avanceront dans le système. Dès la rentrée 2026, le choc sera déjà visible : – 125 400 élèves dans le premier degré, contre – 36 200 dans le second.

Moins d’élèves doit-il signifier moins de classes ?

Ces données dessinent une onde longue qui va traverser toute l’institution et obligent à regarder autrement la carte scolaire, les besoins en personnels, l’implantation des établissements et la répartition des moyens.

Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, parle d’une “vague sismique”. L’expression n’est pas excessive, car ce qui se joue ne relève pas seulement de la gestion administrative. C’est la forme même du service public d’éducation sur le territoire qui est en cause. La tentation, pour l’État, serait de faire coller les moyens à la démographie, et donc de fermer des classes quand les effectifs baissent, de regrouper quand le seuil n’est plus atteint, ou encore de réduire le nombre de postes pour ajuster la dépense. Le raisonnement paraît logique, mais il ne va pourtant pas de soi.

Dans les territoires ruraux, la baisse des élèves peut accélérer les regroupements pédagogiques intercommunaux (RPI). Dans les espaces urbains, et particulièrement là où le maillage est très dense, la question d’une recomposition du réseau scolaire est déjà posée. Si “l’année prochaine encore, on ne fermera aucune école sans l’accord du maire”, “compte tenu de ces chiffres, ce principe a vocation à se conjuguer différemment”, a averti le ministre de l’Éducation nationale.

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Mais suivre mécaniquement la courbe démographique reviendrait à trancher une question politique comme s’il s’agissait d’une simple opération comptable. Or la baisse du nombre d’élèves peut aussi être l’occasion rare de corriger un mal ancien de l’école française : des classes surchargées, des équipes pédagogiques sous tension, un accompagnement insuffisant des élèves les plus fragiles.

Ce qui apparaît dans les projections comme un recul des effectifs peut se lire, dans une autre logique, comme une vraie marge de manœuvre.

L’occasion de “faire baisser le nombre d’élèves par classe”

Les syndicats enseignants ne s’y sont pas trompés et formulent précisément cette alternative. Pour Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes-FSU (majoritaire dans le second degré), ces projections “ne doivent pas servir d’alibi” à “une loi de programmation pluriannuelle de suppressions de postes”. “On ne peut pas suivre aveuglément la boussole démographique”, du fait des “inégalités sociales”, d’un métier qui “s’est complexifié”, d’un “besoin de plus d’adultes auprès de la jeunesse”, estime-t-elle.

Aurélie Gagnier, secrétaire générale du SNUipp-FSU, premier syndicat du primaire, estime quant à elle que ne pas supprimer de postes permettrait de “faire baisser le nombre d’élèves par classe”, avec, le cas échéant, un redéploiement vers l’enseignement spécialisé.

C’est là que le débat – qui nourrira à n’en pas douter la campagne présidentielle – devient épineux. À quoi doit servir la baisse démographique ? À économiser, ou à mieux instruire ? À rationaliser le réseau, ou à renforcer la qualité de l’encadrement ? À fermer des structures, ou à reconstruire une présence scolaire plus adaptée, plus équitable, plus soutenable ?

La réponse ne pourra pas être uniforme et, d’ailleurs, les projections elles-mêmes insistent sur les contrastes territoriaux. Certaines académies, comme Paris, seraient très fortement touchées. D’autres résisteraient davantage. Dans le second degré, la Guyane et Mayotte verraient même leurs effectifs progresser. Autrement dit, il n’existe pas une France scolaire, mais plusieurs.

Au final, un choix de société

Cette hétérogénéité interdit donc les solutions automatiques et impose, au contraire, de distinguer les endroits où la baisse justifie une réorganisation, de ceux où elle devrait permettre une amélioration des conditions d’apprentissage. Fermer partout des classes et parfois des établissements au nom de la démographie serait une facilité budgétaire. Ne rien bouger n’aurait pas davantage de sens. Entre les deux, il y a une politique à construire.

Le choc annoncé par le ministère est donc moins seulement quantitatif qu’institutionnel. La France sait désormais que sa population scolaire va diminuer fortement. Reste la question décisive : cette baisse sera-t-elle absorbée comme une réduction de voilure, ou saisie comme une chance de desserrer enfin l’étau qui pèse sur les classes, les enseignants et les élèves ? Sous la froideur des chiffres, c’est bel et bien un choix de société qu’il faudra faire pour l’école et, plus encore, l’école publique.

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