Dix ans après sa création, le mouvement fondé par Emmanuel Macron traverse une crise identitaire profonde à l’approche de la présidentielle. Entre héritage à assumer, divisions internes et absence de successeur naturel, le macronisme s’interroge sur sa capacité à durer et à survivre sans son fondateur… ou en attendant son retour.
Dix ans d’existence. Voilà quelque chose que l’on célèbre habituellement, mais en Macronie cet anniversaire-là n’a donné lieu à aucune cérémonie, aucune bougie. Le 6 avril 2026, date anniversaire du mouvement En Marche, qui reprenait en 2016 les initiales du fringuant et médiatique ministre de l’Économie Emmanuel Macron, n’a pas été un jour de fête. C’est qu’à un an de la prochaine élection présidentielle, les macronistes – et la classe politique avec eux – sont dans le flou.
Quel peut être l’avenir d’En Marche – devenue La République en marche (LREM), puis Renaissance, avant peut-être de changer une nouvelle fois de nom – sans son fondateur qui, une fois à l’Élysée, s’est désintéressé de la vie et de l’implantation locale de son parti ? Le macronisme peut-il survivre sans Emmanuel Macron ? Pour représenter qui et pour quoi faire ?
Au crépuscule du quinquennat, ces questions existentielles taraudent ceux qui croient encore au dépassement, au “en même temps” de droite et de gauche des débuts comme ceux qui estiment que le macronisme n’aura été qu’un avatar du centre droit voué à n’être qu’une parenthèse dans la Ve République et que l’on reviendra bien vite au clivage traditionnel droite-gauche.
“Le macronisme n’est pas une parenthèse”
Parmi les premiers, macronistes fidèles au chef de l’État, certains se sont d’ailleurs agacés du peu d’entrain de Gabriel Attal à assumer l’héritage, l’ex-Premier ministre travaillant difficilement à sculpter sa stature présidentielle plutôt qu’à défendre le bilan de celui qui l’a fait politiquement. Ainsi, fin mars, les ex-ministres Marc Ferracci, proche ami du président, et Stéphane Travert, le sénateur François Patriat, ainsi qu’une dizaine de députés, ont écrit au secrétaire général de Renaissance pour lui expliquer qu’il serait “sensé de revenir au nom originel du mouvement : En Marche, ou La République en marche”. “Un parti qui n’a pas d’histoire peut difficilement prétendre avoir un avenir”, insistaient-ils.
Dans une optique similaire, les mêmes ont commencé à faire un – léger – examen critique des dix ans de pouvoir. “Certaines réformes n’ont pas été assez ambitieuses”, a ainsi estimé Marc Ferracci, qui fut l’initiateur du programme économique d’Emmanuel Macron. “Je suis convaincu qu’un socle de Français exprime toujours une demande pour les principes que nous défendons. Comme nous, ils considèrent que des propositions sont intéressantes à droite comme à gauche”, assume l’ex-ministre. “Attention à ne pas établir un lien trop facile entre l’action du président et la montée des extrêmes. Si on avait agi différemment, peut-être que le RN serait au pouvoir depuis 2022″, poursuit l’ex-ministre. Osé quand Emmanuel Macron a profité deux fois du front républicain pour être élu… Et d’estimer qu’”avec le temps, la figure et l’action du président seront perçues différemment”.
Même son de cloche chez Clément Beaune. Lorsque L’Opinion lui demande ce qu’il reste d’En Marche dix ans après, le haut-commissaire au Plan répond “des intuitions toujours d’actualité, des résultats et une recomposition politique durable. Le macronisme n’est pas une parenthèse”.
“Que n’a-t-il abîmé ou cassé ?”
Si l’on peut comprendre qu’on n’en est pas au droit d’inventaire, les arguments sonnent toutefois comme la méthode Coué, car nombre de promesses du début – dépassement, bienveillance, horizontalité – ont bel et bien été trahies au fil des deux quinquennats marqués par des crises qui ont vu le départ des macronistes originels – notamment les “mormons” – et l’éloignement politique de proches d’un président qui s’est singulièrement droitisé. Au point, aujourd’hui, de gouverner avec les LR après la sanction des élections européennes et législatives de 2024.
“Le chômage a certes baissé, mais la pauvreté n’a jamais été aussi élevée : 15,4 % de la population vit sous le seuil de pauvreté (chiffre le plus haut jamais mesuré) ; le mal-logement bat tous les records (350 000 personnes sont sans domicile) ; la dette publique a augmenté de 1 000 milliards d’euros (deux fois le revenu universel… sans le revenu universel) ; l’État exsangue ne peut plus financer une seule politique publique nouvelle ; l’école publique, affaiblie et contournée par les élites, connaît la plus grave crise de sens et de vocation depuis des décennies. Et comme une conclusion logique : le pays est au bord d’une victoire électorale des héritiers de Pétain. Que n’a-t-il abîmé ou cassé ?” a énuméré dans un post au vitriol sur LinkedIn l’ancien candidat du PS à la présidentielle de 2017 Benoît Hamon. Ce n’est pas un échec, ça n’a pas marché, aurait-il pu rajouter…

“On continue ! On ne lâche rien !”
À un an de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron, qui a si peu reconnu ses erreurs – Jupiter oblige – se retrouve, comme nombre de ses prédécesseurs, très isolé à l’Élysée, et se tourne non sans talent vers l’international, domaine réservé et bouffée d’oxygène. Mais à leur différence, lui n’aura même pas 50 ans lorsqu’il quittera ses fonctions. Alors, quel que soit son successeur, l’idée d’un retour en 2032, difficilement imaginable aujourd’hui, est dans l’atmosphère.
En juillet 2025, le président avait dit aux Jeunes en marche qu’il aurait “besoin d’eux pour dans deux ans, pour dans cinq ans, pour dans dix ans”. Pour les dix ans d’En Marche, Emmanuel Macron a adressé une lettre au ton enthousiaste aux militants de son parti. Persuadé que “cette dynamique est en train de grandir”, il conclut par “On continue ! On ne lâche rien !” Comme pour prendre rendez-vous et rappeler qu’en politique, on n’est jamais mort…

