Serge Papin, le ministre des PME, du Commerce, de l’Artisanat, du Tourisme et du Pouvoir d’achat, a répondu aux questions de La Dépêche du Midi sur les prix de l’essence, le bras de fer avec Shein ou encore le déblocage de l’épargne salariale qui pourrait être décidé avant l’été. L’ancien patron de Système U a aussi accepté d’évoquer ses souvenirs d’enfance dans l’épicerie Codec de son père.
Le Premier ministre a annoncé de nouvelles aides pour les professionnels qui souffrent de la hausse du prix du carburant. Pouvez-vous nous dire qui sera concerné ?
Nous avons commencé par aider les professions les plus sensibles : les pêcheurs, les agriculteurs et les transporteurs. Maintenant, d’autres professions pourraient être ciblées. Face à cette crise que nous n’avons pas voulue et qui a un impact réel sur notre quotidien, nous devons agir avec discernement.
Parallèlement à ces aides, le gouvernement veut inciter ces professionnels à passer à la voiture électrique. Mais eux disent qu’en milieu rural, ce n’est pas évident car ces zones sont sous-équipées…
Je me promène en zone rurale et je vois souvent plus de bornes non utilisées que de queues aux bornes. Le but des annonces en préparation, c’est d’enclencher le tournant. On va pouvoir aussi électrifier les fours des boulangers, les restaurants avec des plaques à induction, les rôtisseries, les cabines de peinture chez les carrossiers… Je rappelle quand même qu’on a la chance, dans ce pays, grâce à l’énergie nucléaire et aux énergies éolienne et photovoltaïque, d’avoir à notre disposition une électricité décarbonée et en quantité. On peut donc engager ce grand chantier, qui certes prendra du temps, mais il faut le faire maintenant. L’enjeu, c’est de nous désensibiliser aux crises.
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Une proposition de loi sur le déblocage de l’épargne salariale est prévue mardi au Sénat. Est-ce que cela peut constituer une aide pour les Français qui ont de plus en plus de mal à boucler leur fin de mois ?
En lien avec plusieurs sénateurs qui portent cette proposition de loi au Sénat, on va proposer aux salariés qui le souhaitent de débloquer une partie de leur épargne salariale à hauteur de 5 000 euros sans condition. C’est une mesure de liberté pour les gens – et les Français ont besoin de liberté ! Je suis convaincu que cette proposition de loi va être votée au Sénat et j’espère qu’elle le sera par l’Assemblée. Si c’est le cas, elle pourrait entrer en vigueur à l’été.
Vous avez aussi eu à gérer le dossier Shein… Est-ce un échec ? La taxe sur les petits colis n’a fait que détourner les flux vers le Benelux, la marketplace ne sera pas suspendue et la proposition de loi Fast Fashion n’est toujours pas passée en commission mixte paritaire… Êtes-vous en train de perdre la guerre contre Shein ?
J’ai une lecture différente. Nous sommes en train de nous battre pour faire plier ces plateformes et nous avons quelques victoires à notre actif. Le contournement de la taxe sur les petits colis n’est que provisoire car la France a obtenu sa généralisation : au plus tard à partir du mois de novembre, toute l’Europe va taxer ces colis de 2 euros, au titre des frais supplémentaires qu’implique le contrôle de ces colis. Par ailleurs, 3 euros s’ajouteront à partir de juillet au titre de la taxe douanière. Donc, d’ici à peine quelques mois, ces colis souvent venus de Chine coûteront 5 euros de plus par catégorie d’article dans toute l’Union européenne.
D’autre part, nous travaillons avec des parlementaires pour faire évoluer le droit et renforcer les pouvoirs de l’État, en particulier de la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes), pour lutter plus efficacement contre les plateformes qui ne respectent pas nos normes et engager leur responsabilité. L’année dernière, la DGCCRF a fait 700 prélèvements. Sur 700 produits, 70 % étaient non conformes, dont 45 % dangereux. On voit bien que le côté systémique du non-respect des normes de consommation fait partie de ce qu’on peut appeler le business model de ces plateformes. Notre devoir, c’est donc de sanctionner. Enfin, on pousse pour que la proposition de loi contre cette mode ultra-jetable (qui contient notamment l’interdiction de la publicité, NDLR) reprenne son chemin au printemps.
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Pendant ce temps-là, les commerces de centre-ville sont toujours aussi nombreux à tirer le rideau. Est-ce que, là aussi, on a perdu la guerre ?
On a des exemples contraires. Hier, j’ai signé une charte à Lons-le-Saunier où il y a des commerces de centre-ville qui se portent bien. C’est souvent grâce à la mobilisation du maire. Et plusieurs moyens sont mis à leur disposition pour les y aider : l’embauche d’un manager de centre-ville, par exemple. Ce sont des professionnels dont le rôle est d’animer un centre-ville. Ils sont à peu près 700 à 800 en France à l’heure actuelle, cofinancés par la Banque des Territoires. Et à chaque fois qu’il y a un manager de centre-ville, ça divise par deux le nombre de rideaux tirés. Alors je n’ai pas de conseils à donner aux maires, mais les investissements qui parfois sont faits, et à juste titre, dans des salles de sport, dans des salles de congrès, dans des locaux sociaux, on pourrait aussi imaginer qu’ils soient faits pour les centres-villes. On va d’ailleurs écrire à tous les maires de France qui viennent d’être soit réélus, soit élus, justement pour qu’ils se saisissent du problème et des solutions que nous leur mettons à disposition.
Pour paraphraser Lionel Jospin, vous diriez que l’État ne peut pas tout, mais que l’État peut encore aider à la revitalisation des centres-villes ?
Oui, et c’est important de retrouver ce qui faisait le plaisir de se promener en ville. C’est un mode de vie qu’on aime tous et l’État peut impulser une dynamique.
Autre sujet qui vous concerne, celui du 1er mai qui arrive bientôt… Un texte de loi doit être étudié le 10 avril à l’Assemblée afin de permettre aux fleuristes et aux boulangers de travailler ce jour-là. Il va être voté ?
Moi, j’y suis favorable, mais je souhaite que l’on n’aille pas au-delà de ces deux professions.
Dernière question plus personnelle, qu’avez-vous appris dans le magasin Codec de la Châtaigneraie que tenait votre père, et qui peut vous servir aujourd’hui dans ce qu’on a l’habitude d’appeler la forteresse de Bercy ?
Je me rappelle ce magasin où j’aidais mon père. À l’époque, on recevait le café vert car on avait une brûlerie. Quand il brûlait, ça embaumait tout le pays et les gens savaient qu’ils allaient avoir du café frais. On mettait le café dans des paquets verts, rouges ou jaunes, ce qui correspondait à des qualités de café différentes. Ma mère, elle, faisait les yaourts. Elle avait une immense yaourtière et les pots de yaourt étaient consignés. Ce que j’ai appris avec mon père, épicier Codec, c’est à me débrouiller. Demander de l’aide à la mairie, à l’État, c’était la dernière des solutions, pas le premier réflexe.
Mais aujourd’hui vous êtes l’État…
Et j’essaie de faire comprendre ça. Aider les plus en difficulté, c’est une mission de l’État, et il faut le faire. Mais il faut sortir de la politique du guichet. Et je dis ça moins pour nos concitoyens que pour l’État lui-même. Alors je sais, ce n’est pas facile à dire par les temps qui courent.
Mais c’est votre conviction…
Oui, voilà, c’est ma conviction.

