Des policiers montent la garde devant le centre de détention géré par l’Italie à Gjader, en Albanie, dans le cadre de l’accord entre Rome et Tirana, le 1ᵉʳ novembre 2025. ADNAN BECI / AFP
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Un tonnerre d’applaudissements de toute la droite de l’hémicycle européen. Au Parlement européen, ce jeudi 26 mars, la droite s’est alliée à l’extrême droite pour valider en session plénière un nouveau durcissement de la politique migratoire. Cette fois-ci sur les expulsions des personnes en situation irrégulière. Avec près de 389 voix favorables contre 206 (et 32 abstentions), les eurodéputés sont même allés jusqu’à se lever pour saluer ce vote.
Un vote qui « marque un tournant dangereux », a considéré Silvia Carta, chargée de plaidoyer pour Picum, une ONG d’aide aux personnes sans papiers. Elle déplore une rupture du « cordon sanitaire » pour « faire adopter un programme profondément répressif ». La porte-parole dénonçait déjà début mars une « criminalisation totale de la migration irrégulière » auprès du « Nouvel Obs ».
Ce règlement « retour » prévoit notamment la création de « hubs de retour » en dehors de l’Union européenne, où y seront envoyées des personnes migrantes. « Une manière d’externaliser la gestion de la migration » expliquait Silvia Carta dans nos colonnes. Le « Nouvel Obs » revient sur les réactions que ce vote a suscitées.
• « Celui qui vient illégalement en Europe ne peut pas y rester »
Ce nouveau texte sur les retours s’inscrit dans un contexte de durcissement de la politique migratoire européenne. La commission libertés civiles du Parlement avait choisi la 9 mars la proposition endurcie de François-Xavier Bellamy (PPE), plutôt que celle du rapporteur Malik Azmani (groupe Renew, libéraux). C’est donc cette version qui a été validée en plénière grâce à une alliance entre la droite et l’extrême droite, dont s’est vanté l’eurodéputé français du PPE, qui a souligné une « victoire décisive », acquise à « une large majorité » (droite, extrême droite et une partie du centre).
« Bientôt s’imposera enfin ce principe simple : celui qui vient illégalement en Europe ne peut pas y rester », a-t-il réagi sur X, une fois le texte voté. Il voit dans ce règlement une manière de corriger le fait qu’aujourd’hui environ 20 % des décisions d’expulsion prises au sein de l’Union européenne aboutissent réellement.
La cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni a salué sur X « une étape importante », qui acte « une politique migratoire enfin plus crédible ». Le Suédois d’extrême droite Charlie Weimers du groupe des Conservateurs et des réformistes européens, où siège aussi Marion Maréchal Le Pen, est allé jusqu’à écrire sur X que « l’ère des déportations a commencé ».
• Alliance avec l’extrême droite : le « glas » du « cordon sanitaire »
Cette association entre la droite et l’extrême droite ne passe pas auprès de la gauche parlementaire. « L’histoire se souviendra que la droite dite modérée a sonné le glas du peu qui restait du cordon sanitaire par une collaboration active avec l’extrême droite dans l’écriture de ce texte », a déclaré l’eurodéputée écologiste et négociatrice sur le texte Mélissa Camara.
« Les eurodéputé·es avaient un choix à faire : oui ou non balayer la dignité et les droits humains au profit d’une idéologie raciste et populiste », a-t-elle continué, indiquant que les trois groupes d’extrême droite, le PPE et une partie de Renew ont choisi la « première option ». Manon Aubry lui a emboîté le pas en dénonçant sur X « une alliance de la honte ».
Ce rassemblement politique autour du texte a aussi provoqué des remous en Allemagne et a été vivement critiqué par le chancelier Friedrich Merz.
• « Hubs de retour », détention rallongée, interdiction d’entrée…
Le règlement retour prévoit la création des fameux « hubs de retour ». Les Etats membres seraient autorisés à ouvrir des centres pour migrants dans des pays en dehors de l’UE, pour y envoyer, voire y détenir, des personnes dont la demande d’asile a été rejetée.
Une mesure qui trouve déjà des échos en Europe, puisque l’Italie l’a déjà mise en place en Albanie, avec la création d’un centre pour l’examen des demandes d’asile, qui en février accueillait environ 90 personnes, selon une source au sein des autorités italiennes. Un accord sur le sujet avait aussi été scellé entre le Royaume-Uni et le Rwanda, mais Londres l’a abandonné en raison d’obstacles judiciaires. Un petit groupe d’Etats membres de l’UE (le Danemark, l’Autriche, la Grèce, l’Allemagne et les Pays Bas) s’est déjà formé afin d’étudier ces modèles et explorer le lancement de projets pilotes, possiblement « d’ici la fin de l’année », selon le ministre allemand de l’Intérieur, Alexander Dobrindt.
Le texte entend aussi durcir les règles et sanctions pour les personnes déboutées d’asile refusant de quitter le territoire européen : confiscations de documents d’identité, interdictions d’entrée prolongées sur le territoire, allongement de la détention jusqu’à vingt-quatre mois… Tout en imposant la reconnaissance par tout Etat européen d’une décision prise par un autre pays membre. « Si une personne reçoit une mesure d’éloignement en France, l’Espagne devra la reconnaître et l’exécuter, sans avoir nécessairement réévalué la situation de la personne concernée qui aurait pu évoluer de telle sorte à remplir des conditions de régularisation, par exemple en se mariant » , résumait auprès du « Nouvel Obs » Olivia Carniel, responsable des questions européennes de la Cimade.
• « Normaliser » le contrôle de l’immigration « à la manière de l’ICE »
« Ce vote est le vote de la honte, le vote du renoncement aux valeurs fondamentales de l’Union européenne », a martelé l’eurodéputée Mélissa Camara, indiquant que ce règlement « donne un feu vert à la détention des personnes mineures, parfois sans fondement juridique réel » ou encore « à des interdictions d’entrée à vie ».
Un vote qui acte « un recul historique des droits des réfugiés », a alerté Marta Welander, de l’ONG humanitaire International Rescue Committee, qui s’inquiète de la multiplication des « détentions de personnes vulnérables, y compris d’enfants ».
De son côté, Silvia Carta de Picum estime que « cette alliance toxique ouvre la voie à des détentions massives, à la séparation des familles ». Selon l’ONG, le texte tend « à normaliser et à intensifier les mesures de contrôle de l’immigration à la manière de l’ICE dans toute l’Union ». Des négociations en trilogue vont désormais commencer pour établir un texte final.

