March 26, 2026

ENTRETIEN. Mort de Loana : "Elle a d’abord été acclamée, puis moquée et ridiculisée" analyse l’écrivain Guillaume Sire

l’essentiel
Icône de la téléréalité, Loana est décédée à l’âge de 48 ans. Elle a été retrouvée morte à son domicile niçois. Guillaume Sire, écrivain et enseignant, revient sur la déshumanisation que subissent les stars de la télé-réalité.

Loana, découverte morte à son domicile le 25 mars, était devenue, au début des années 2000, une icône de la télé-réalité. Une célébrité qu’elle a pourtant difficilement vécue.

Guillaume Sire, écrivain et enseignant à l’université Toulouse-Capitole, est l’auteur du roman Réelle, paru en 2018. Son roman, qui s’est inspiré de la première émission de Loft Story, retrace le parcours d’une jeune fille, Johanna, qui, comme Loana, est sélectionnée pour participer à un nouveau genre d’émission.

Votre roman semble inspiré par la figure de Loana ? Quelles ont été vos intentions derrière cela ?

Guillaume Sire : En 2001, la télévision a changé pour toujours. La première émission dite de télé-réalité, “Loft Story”, est apparue. En septembre, les tours jumelles se sont effondrées. Ces deux événements ont bouleversé notre rapport au réel, le complotisme est né. Le public a découvert “Loft Story” et a affirmé “ce n’est pas possible, c’est scénarisé”. Pour eux, dès qu’il y a la télé, ce n’est plus du réel. Les gens n’y croyaient pas parce que la télé-réalité n’existait pas. Par ailleurs, on coupe le réel d’une certaine dimension : on n’a pas les odeurs, on n’entend pas les bruits, c’est monté… Certains se sont dit la même chose quand les tours jumelles sont tombées.

L’écrivain toulousain Guillaume Sire analyse la télé-réalité.
L’écrivain toulousain Guillaume Sire analyse la télé-réalité.
DDM – LAURENT DARD

Comment expliquer le destin de Loana ?

La télévision, en prétendant montrer la réalité, l’a abîmée. Elle a détruit ce qu’elle voulait révéler. Les caméras se sont braquées sur Loana. Elle est devenue l’objet de beaucoup de fantasmes. Comme dans la messe des Rameaux, Loana a d’abord été acclamée et adorée, puis moquée et ridiculisée. Et aujourd’hui, elle est morte. C’est tragique, et cela nous oblige à interroger notre responsabilité collective.

Justement, cette responsabilité collective ?

La responsabilité collective, la responsabilité des médias, la responsabilité des producteurs doivent être questionnées, non pas forcément par la loi, mais par l’intuition. Qu’est-ce qu’elle représente, qu’est-ce que ça dit du monde, quelle place la télé a-t-elle prise ? L’observation de ces dérives démontre que la télévision est dénuée d’humanité.

Certains estiment que la télé-réalité peut être dangereuse pour les participants. Qu’en pensez-vous ?

Il convient d’être prudent, car une telle affirmation constitue un raccourci simpliste. Filmer quelqu’un de façon malhonnête, c’est dangereux, mais quand on dit “la télé-réalité, c’est dangereux”, on ne dit rien : on parle de qui, de quoi ? Il faut faire attention avec la critique de la télé-réalité. Même dire qu’en fait “c’est le producteur l’escroc” serait faux. Dans la vie de Loana, l’émission de 2001 a certes été un accélérateur chez quelqu’un de très fragile. Mais ce qui est dangereux, à la fin, ce n’est pas la télé-réalité, ce sont les êtres humains qui font du mal aux autres êtres humains. Et je pense qu’effectivement, il y a beaucoup d’êtres humains qui ont fait beaucoup de mal à cette personne.

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Il est crucial d’éviter toute forme d’essentialisation. C’est l’histoire d’une femme qui a eu une vie très triste et qui est morte. Ce n’est pas tout le monde, ce ne sont pas tous les candidats, c’en est une en particulier. Quand on tient ce discours, tous les candidats deviennent interchangeables. On perd l’humanité. Loana est morte du fait qu’on dise tout le temps “les candidats de télé-réalité”, alors qu’en fait, chacun était un individu particulier avec une histoire qui était la sienne.

Votre roman cherche donc à redonner une humanité à ces figures médiatiques ?

J’ai voulu écrire un roman pour rappeler qu’un être humain, c’est un être humain. Dans mon roman, tout est inventé : l’histoire ressemble à la réalité, mais n’est pas celle-là. À travers ce récit, je démontre que ces individus sont des personnes à part entière, là où le petit écran les déshumanise.

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Quand vous prétendez montrer quelqu’un à l’écran avec une caméra, vous ne montrez pas en réalité ce qu’il pense, ses sentiments, ses souvenirs, sa conscience, ses projets… Vous ne montrez qu’une image de lui qui est incomplète. Donc les gens jugent. Alors que dans un roman, on voit sa vie d’avant, ses amis, on sait ce qu’elle pense, de quoi elle a peur, ce qu’elle essaye de donner comme image… En rendant au personnage sa psychologie, il y a un effet de réel qui est très fort. Le lecteur est dans une position où il ne jugera plus.

On juge moins moralement le héros d’un roman, en tout cas pas de la même façon que l’image de télé-réalité, parce qu’elle est justement plate. Elle n’a plus de profondeur psychologique, ontologique, et donc écrire un roman là-dessus, c’était pour lui rendre son épaisseur humaine.

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