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Le Nouvel Obs avec AFP
Des migrants de Syrie et de Libye à bord d’une embarcation en bois secourus par l’ONG espagnole Open Arms lors d’une opération de sauvetage dans la zone SAR de Malte, au sud de l’île italienne de Lampedusa, en Méditerranée, le 11 août 2022. FRANCISCO SECO/AP/SIPA
Moins de passages mais plus de morts de migrants en Méditerranée : tempête, opérations de secours qui se complexifient, fermeture des frontières… Les risques augmentent pour les exilés déterminés à rejoindre l’Europe même en hiver, observent ONG et chercheurs.
Au moins 655 personnes sont mortes ou portées disparues en Méditerranée en janvier et février 2026, contre 287 à la même période en 2025. Soit plus du double. Un record pour cette période de l’année depuis les premiers relevés de l’Organisation internationale pour les Migrations (OIM) en 2014. Rien qu’entre le 15 et le 25 janvier, l’OIM a recensé en Méditerranée centrale, route migratoire la plus meurtrière au monde, 104 victimes de trois naufrages entre la Libye et la Tunisie.
« Le nombre de ces tragédies est dû aux conditions météorologiques extrêmes », a avancé la semaine dernière Frontex, faisant référence à la tempête Harry qui a balayé violemment les côtes du bassin méditerranéen.
L’agence européenne de surveillance des frontières, qui se félicitait d’une baisse de moitié du nombre de traversées irrégulières sur cette période, condamnait également les «réseaux criminels de passeurs» qui «n’hésitent pas à envoyer des personnes désespérées en mer sur des embarcations de fortune».
Des traversées plus risquées
Moins de passages mais plus de victimes: ces deux phénomènes sont liés, explique Arnaud Banos, chercheur au CNRS, spécialiste des migrations maritimes. «Plus on met la pression pour empêcher les départs, plus on crée des conditions idéales pour les passeurs. Ils peuvent imposer des départs hasardeux, voire désastreux aux migrants», qui n’hésitent plus à partir y compris par mauvais temps en hiver.
Les accords, notamment de l’Italie avec la Tunisie et la Libye afin qu’ils retiennent les migrants en transit vers l’Europe, ont également conduit les filières de passeurs à s’éloigner des villes de départ habituelles, de Tripoli vers Misrata en Libye, ou remonter vers le nord de la Tunisie à Bizerte pour rejoindre la Sardaigne, observe le chercheur.
«Les traversées s’allongent, sont très exposées au vent avec des courants très forts. Les passages sont certes moins contrôlés, mais les embarcations aussi moins visibles des secours», explique Arnaud Banos. Par ailleurs, l’entrée par les Balkans «seule route terrestre pour rejoindre l’Europe quand on vient du Sud, est quasiment étanche, donc il ne reste plus que la mer».
«En fin de compte, on crée un surrisque: plus on dit que l’on veut sécuriser les frontières pour des motifs humanitaires, plus on augmente le danger. C’est une spirale infernale», pointe le géographe.
«Entraves» aux opérations de secours
Les ONG condamnent également les «entraves» à leurs opérations de secours en mer provoquées par des démarches administratives de plus en plus lourdes et des nouvelles règles de débarquement.
«Les autorités italiennes imposent aux bateaux des ONG de débarquer les personnes immédiatement après le premier sauvetage et dans des ports qui se trouvent souvent à plus de mille kilomètres, cela peut nous forcer à ignorer les autres appels en détresse ce qui contrevient clairement aux lois», s’insurge Giulia Messmer, porte-parole de Sea-Watch.
L’ONG allemande, qui plaide pour «un programme européen de sauvetage en mer le plus large possible», dénonce la délégation des opérations de secours aux «milices libyennes qui n’hésitent pas à tirer sur les embarcations en détresse».
Diminution des voix légales pour entrer en Europe
Autre raison structurelle qui pousse les migrants à prendre des risques, selon les associations, la diminution des voix légales pour entrer en Europe.
L’Allemagne qui a accueilli environ un million de réfugiés syriens, afghans ou irakiens en 2015 a depuis durci les règles du regroupement familial et des naturalisations. Le Royaume-Uni a lui notamment annoncé la fin des visas d’étude aux Afghans, Camerounais, Birmans et Soudanais.
«Ce que ne dit pas Frontex, c’est que les réseaux criminels interviennent là où il y a de la demande, car les conditions de vie dans les pays d’origine ou de transit sont terribles et qu’il n’y a pas de moyens légaux de venir», abonde Filippo Furri, anthropologue, coauteur d’un livre sur les morts en Méditerranée.
L’agence de contrôle aux frontières comptabilise les personnes qui «arrivent aux frontières de l’UE, mais pas le nombre de départs», pointe-t-il. Le nombre connu de personnes mortes en tentant de rejoindre l’Europe, est bien «en deçà de la réalité», souligne l’anthropologue.

