Emmanuel Macron, en déplacement en Ariège, répète qu’il souhaite réindustrialiser la France. L’économiste Éric Heyer, directeur du département Analyse et prévision à l’OFCE, prévient qu’il s’agit d’un secteur où l’on crée moins d’emplois que dans celui des services.
La Dépêche du Midi : La réindustrialisation de la France est un des chevaux de bataille d’Emmanuel Macron. Quel regard portez-vous sur son bilan en la matière ?
Éric Heyer* : On peut juger ce bilan selon deux critères : l’emploi ou la production. Si l’on regarde l’emploi, les performances sont bonnes. Mais si l’on regarde la valeur ajoutée, c’est-à-dire ce que l’on produit vraiment, le constat est médiocre. Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron, la production industrielle est restée relativement stable ; il n’y a pas eu de croissance réelle.
Qu’est-ce que signifie, concrètement, cette stagnation de la production ?
Prenons l’exemple d’Airbus. La valeur ajoutée d’Airbus en France, c’est l’assemblage. On importe les ailes et les composants, puis on les monte chez nous. La richesse créée, c’est le prix de l’avion moins tout ce qu’on a dû importer pour le construire. Si cette valeur n’augmente pas, il n’y a pas de croissance industrielle réelle.

On crée pourtant des emplois. Comment est-ce possible si l’activité n’augmente pas ?
C’est ce qui interpelle. On arrive à créer plus d’emplois qu’on en détruit sans avoir de croissance. Cela veut dire que la productivité a chuté. Le gouvernement dit qu’on a “enrichi la croissance en emplois”, mais en réalité, on a surtout baissé en productivité. Et quand la productivité baisse, c’est une partie de notre compétitivité qui s’en va.
Qui paie pour cette baisse de productivité ?
Il n’y a pas trente-six solutions, ce sont soit les salariés, soit les entreprises, soit l’État. Pour les salariés, cela se traduit par une perte de pouvoir d’achat : les salaires ne suivent pas l’inflation. Pour les entreprises, cela pourrait faire chuter les marges, ce qui limiterait l’investissement futur. Mais ce qu’on a vu surtout depuis 2020, c’est que l’État a payé la facture via des aides massives. C’est pour cela que nos déficits sont à des niveaux records par rapport à nos partenaires. Aujourd’hui, un rétablissement s’opère, les entreprises réajustent l’emploi à la production réelle. On voit ainsi apparaître de nouvelles destructions d’emplois : la désindustrialisation est encore présente.
L’industrie représente moins de 10 % du PIB. Est-ce un chiffre inquiétant pour l’avenir ?
Le poids dans le PIB n’est pas forcément le meilleur indicateur. Aux États-Unis, il est encore plus bas que chez nous, car ils ont développé massivement les services numériques. Dans un pays riche, il est normal que la part de l’industrie baisse au profit des services comme le numérique, la restauration ou l’éducation. Une fois que vous avez votre voiture et vos équipements, vous utilisez votre surplus de richesse pour des services.
Le progrès technique ne condamne-t-il pas l’emploi industriel ?
C’est ce qu’on appelle la destruction créatrice. Le progrès technique remplace les hommes par des machines, surtout dans les usines. C’est beaucoup plus difficile de remplacer un coiffeur ou un serveur par un robot. L’enjeu est donc de redistribuer les gains de productivité de l’industrie pour créer des emplois dans de nouveaux secteurs de services.
La souveraineté industrielle consiste-t-elle à tout produire en France ?
Pas du tout. Être souverain ne veut pas dire tout faire soi-même. Si vous produisez tout au même endroit et qu’un problème survient, vous n’êtes plus approvisionné. La souveraineté, c’est la diversification. Il faut maîtriser la chaîne, connaître ses sous-traitants et s’assurer qu’il y a toujours un “plan B” si un fournisseur fait défaut. C’est cette gestion des risques qui garantit notre indépendance.
Eric Heyer est économiste, directeur du Département Analyse et Prévision de l’OFCE et membre du Haut Conseil des finances publiques.

