Pour aller plus loin
« Si vous regardez le Moyen-Orient, c’est le chaos total. » La politique américaine menée là-bas est un « désastre ». Y avoir engagé une guerre est « la pire décision jamais prise par un président » dans l’histoire des Etats-Unis…
Ces déclarations sont signées Donald Trump. Elles visaient Barack Obama et George W. Bush en 2016. Mais on n’en finirait pas de citer toutes les promesses isolationnistes de l’actuel président américain, qui insistait encore l’an passé sur le fait que son « succès » se mesurerait d’abord aux guerres qu’il « ne commencerai[t] pas ». Il a dû changer d’avis.
Après avoir passé l’année 2025 à ordonner plus de frappes militaires que Joe Biden pendant tout son mandat, ce « faiseur de paix » autoproclamé a-t-il été grisé par son expérience vénézuélienne de janvier ? Le sidérant kidnapping de Nicolás Maduro n’était qu’un échauffement. En se joignant à son vieil allié Benyamin Netanyahou pour lancer l’opération Fureur épique contre la République islamique d’Iran, Trump a déclenché ce 28 février une guerre majeure, la plus importante dans la région depuis l’invasion de l’Irak en 2003.
Il n’est évidemment pas question de plaindre les sinistres sires qui, depuis 1979, ont détrôné le despotique shah d’Iran et se trouvent à présent visés par les bombes israélo-américaines. L’ayatollah Khamenei, liquidé au premier jour de la guerre, était un infâme dictateur qui, pendant des décennies, a empoisonné les relations internationales, armé le Hezbollah, le Hamas et les Houthis, appelé à la destruction d’Israël, provoqué ses voisins arabes, professé sa haine de l’Occident.
Surtout, son régime liberticide a commis un nombre incalculable de crimes contre les Iraniens eux-mêmes : il a instauré un « apartheid de genre » contre les femmes ; pratiqué la « torture blanche » dénoncée par Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix toujours incarcérée ; réprimé dans le sang les protestations, comme en janvier où des milliers, sinon des dizaines de milliers de personnes ont été massacrées en quelques jours.
Le mépris des règles du droit international
Oui, les Iraniens peuvent se réjouir de la mort de ce tyran suprême. Pour autant, il y a de quoi s’inquiéter sérieusement quant à la suite des événements. Même sous les bombes, les gardiens de la révolution sont prêts à tout pour maintenir leur féroce emprise sur leurs compatriotes. Ils paraissent aussi décidés à riposter partout où ils le peuvent, quitte à embraser le Moyen-Orient, comme c’est hélas déjà le cas au Liban et, plus ponctuellement, au Koweït, au Bahreïn, au Qatar, aux Emirats arabes unis, en Arabie saoudite et jusqu’à Chypre. Ne serait-ce que d’un point de vue économique et énergétique, l’onde de choc a de fortes chances d’être mondiale.
Jusqu’où Trump ira-t-il dans cette dangereuse aventure ? Espère-t-il vraiment abattre le régime des mollahs, ou le vassaliser sur le modèle vénézuélien après avoir brandi le scalp de Khamenei ? Le plus terrifiant est que lui-même ne semble pas le savoir. Le plus glaçant est le contraste entre la puissance des moyens militaires déployés et le sentiment d’improvisation qui s’en dégage. En méprisant à la fois le droit international, le Congrès américain et le sort réel des Iraniens, Trump se comporte une fois de plus comme un shérif brutal à la logique court-termiste. A-t-il été contaminé par Netanyahou, dont les guerres sans fin sont devenues un moyen de garder le pouvoir ? A-t-il besoin lui aussi d’affronter un ennemi extérieur pour des raisons de politique intérieure, à huit mois des élections de mi-mandat ?
Pour justifier ce conflit hasardeux, dans un moment où l’Iran affaibli n’a jamais été si peu menaçant, Trump s’est montré en tout cas incapable d’énoncer un objectif clair. Comme s’il se lavait les mains des tragédies que son pari belliciste peut provoquer. Comme s’il ignorait que l’invasion de l’Irak a permis la naissance de Daech. Comme si l’histoire ne nous avait pas appris qu’il est plus facile de démarrer une guerre que de l’arrêter. En soixante-douze heures, déjà six soldats américains étaient morts. Le plus absurde est que la « fureur épique » de Trump pourrait bien se retourner contre lui. En mettant le feu à une partie du monde au passage.

