March 1, 2026

DÉCRYPTAGE. "Nous sommes dans l’impasse"… Comment la régie des eaux de Graulhet se retrouve dans la tourmente après la contamination des champs aux PFAS ?

l’essentiel
Alors qu’une enquête nationale révèle que des milliers de tonnes de boues industrielles contaminées aux polluants éternels finissent dans nos champs, la ville de Graulhet, dans le Tarn, se retrouve dans la tourmente. La station d’épuration tarnaise figure même parmi les 23 installations les plus émettrices de PFAS du pays. Les détails.

C’est un acronyme qui fait désormais trembler le monde agricole et sanitaire : les PFAS. Ces “polluants éternels”, utilisés pour leurs propriétés antiadhésives et imperméabilisantes, ne se contentent plus de stagner dans les rivières ; ils saturent désormais les boues de nos stations d’épuration. À Graulhet, site historiquement marqué par l’industrie, notamment du cuir, la question n’est plus de savoir si ces molécules sont présentes, mais comment gérer leur retour à la terre.

Dans le Tarn, la station d’épuration de Graulhet est dans le viseur d’une enquête nationale sur les PFAS.
Dans le Tarn, la station d’épuration de Graulhet est dans le viseur d’une enquête nationale sur les PFAS.
DDM – EMILIE CAYRE

Selon les données de l’enquête conjointe menée par France 3 Rhône-Alpes et le média d’investigation Disclose, la station du bassin graulhetois (la seule du Sud-Ouest citée), a enregistré des pics de rejets atteignant 3,33 g/jour début 2024. Un chiffre qui place le site parmi les 23 installations les plus émettrices du pays. Ici, ces résidus de filtration ne sont pas détruits : ils sont transformés en compost ou épandus directement sur les parcelles agricoles pour servir d’engrais.

Pourtant, pour Serge Michel, directeur de la régie des eaux de Graulhet, l’heure n’est pas à la panique. “Nous ne produisons pas de PFAS. Ce qui se trouve dans les réseaux provient du centre-ville ou des industries raccordées. Nous ne faisons que dépolluer l’eau, et les traces dont on parle ont été déclarées en toute transparence”, précise-t-il.

L’agriculture tarnaise face au risque de contamination

Au-delà des parcelles concernées, le risque potentiel s’étend à l’ensemble de la chaîne alimentaire. Si nous ne mangeons pas de terre, les cultures, elles, absorbent ces PFAS, qui finissent par s’accumuler dans les organismes humains, perturbant les systèmes hormonaux. Interrogé sur cet impact sanitaire, Serge Michel reste prudent : “Je n’ai aucune idée de l’impact que cela peut avoir. Je pense que tout cela va être documenté. S’il y a des PFAS, nous ne faisons que le constater.”

À lire aussi :
PFAS : les polluants éternels trop peu surveillés en France

Pour les agriculteurs tarnais, la situation est une épée de Damoclès. La valorisation des boues, autrefois perçue comme un échange vertueux entre l’industrie et la terre, pourrait se transformer en piège environnemental. Le directeur de la régie, lui, refuse d’être alarmiste : “Il faut travailler sérieusement et comprendre ce qu’il se passe. Dès que nous aurons des éléments techniques précisant les limites à ne pas dépasser, nous mettrons les mesures nécessaires en place.”

Un cadre légal inexistant

Le véritable problème réside dans l’impuissance des autorités locales face à un État qui tarde à légiférer. La régie de Graulhet sait qu’elle rejette des PFAS, mais elle ne peut légalement rien interdire. “Il est difficile de se prononcer car il n’y a pas de réglementation par rapport à ça”, admet Serge Michel. Le directeur se retrouve dans une impasse technique et juridique : “Tant qu’il n’y a pas de seuil réglementaire, nous ne pouvons pas dire à un industriel : ‘Je refuse vos effluents’. C’est un travail préalable qui doit être mené au niveau des organismes compétents.”

En attendant que Paris fixe des limites, le directeur affirme qu’un plan d’investigation a récemment été lancé, sous l’égide de la DREAL (Direction régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement), pour identifier les usines émettrices. Mais pour l’heure, le secret reste entier sur l’identité des pollueurs : “Pour l’instant, je ne sais pas [combien d’usines sont concernées]. Nous sommes en train de les identifier.”

À lire aussi :
DÉCRYPTAGE. Un taux anormal de pesticides relevé dans l’eau du robinet d’une commune du Tarn

Cette navigation à vue laisse donc la porte ouverte à une contamination continue des sols, alors même que les PFAS sont liés, d’après les spécialistes, à des cancers, des troubles de la fertilité ou encore à des maladies immunitaires. À ce stade, même si rien n’indique une contamination des productions locales, Graulhet se retrouve à l’avant-poste d’un débat sensible : peut-on continuer à épandre des boues contenant des PFAS sans cadre clair ?

source

TAGS: