Les MAGA vivent dans un sketch des Inconnus. En bons chasseurs d’« étrangers », avant de se prononcer, les fervents soutiens de Donald Trump, regroupés derrière l’acronyme du slogan de campagne « Make America Great Again », distinguent l’« enfant d’immigré » qui mérite de devenir le visage des Etats-Unis de celui qui ferait mieux de rester dans l’ombre, sous peine de voir ses parents déportés par l’Immigration and Customs Enforcement (ICE, la police fédérale de l’immigration). Selon leur logique, la skieuse de 22 ans Eileen Gu appartient à la première catégorie. Non pas tant parce qu’elle est née en Californie d’un père américain − sa mère est Chinoise −, mais parce que c’est une « gagnante ».
Vedette des Jeux olympiques (JO) de Pékin il y a quatre ans, la jeune sportive avait remporté deux médailles d’or et une d’argent, devenant la première skieuse acrobatique à rafler trois breloques en une seule édition des Jeux d’hiver. Depuis, elle est une icône médiatique, enchaînant les contrats publicitaires et les couvertures du magazine « Vogue ». Mais aussi une femme d’affaires qui se ferait payer, plusieurs millions de dollars, directement par le bureau municipal des sports de Pékin, selon les révélations du « Wall Street Journal ». Et qui rit au nez du journaliste qui a osé lui demander lundi 16 février, à l’issue de sa deuxième place à l’épreuve de big air, si elle a un sentiment d’échec en n’ayant pour l’heure remporté « que » deux médailles d’argent aux Jeux de Milan-Cortina (« Je suis la femme la plus décorée de l’histoire du ski acrobatique, je pense que cela répond à la question ! », a-t-elle rétorqué dans un sourire). En somme, Eileen Gu est l’incarnation même de la « win », selon l’éthique trumpiste de la réussite.
Mais la championne a décidé, en 2019, de partager tout ce succès avec la Chine, et non pas avec les Etats-Unis. Le « New York Times » rapporte que l’athlète a l’habitude de déclarer : « Je suis américaine lorsque je suis aux Etats-Unis, chinoise lorsque je suis en Chine. » La réalité est un peu plus complexe. Pour prendre la nationalité chinoise, elle devrait abandonner sa nationalité américaine (le pays de Xi Jinping n’autorise pas la double nationalité). Un choix que ne semble pas avoir fait Eileen Gu, selon « Time ».
Concrètement, sa situation est floue. D’un côté, le consulat général de Chine à New York, sollicité par la BBC en 2022, assure que la sportive devrait être naturalisée ou obtenir la résidence permanente dans le pays. De l’autre, note « Courrier International », le Comité international olympique avait confirmé dans un mail à la journaliste d’un média sino-américain que « Madame Gu a acquis la nationalité chinoise en 2019 ». On ne sait pas si elle a bien été naturalisée ou si une autre solution a été trouvée pour qu’elle puisse porter le drapeau rouge aux Jeux.
Deux poids, deux mesures
Quoi qu’il en soit, cette décision lui vaut d’être taxée de traître à la patrie par les MAGA, qui se déchaînent contre elle sur les réseaux sociaux. Ou encore, raconte la star à The Athletic, site rattaché au « New York Times » et couvrant l’actualité sportive, de se faire agresser sur le campus de l’université de Stanford où elle étudie.
Son choix irrite jusqu’à la Maison-Blanche. Mardi 17 février, sur la chaîne conservatrice Fox News, le vice-président J. D. Vance s’est agacé : « Quelqu’un qui a grandi aux Etats-Unis, qui a bénéficié de notre système éducatif, des libertés qui font de ce pays un endroit formidable, j’aurais espéré qu’un tel athlète veuille concourir avec les Etats-Unis. En ce qui me concerne, je vais soutenir les athlètes américains et notamment ceux qui s’identifient comme Américains. » Face aux critiques la visant, la skieuse a confié jeudi 19 février à « USA Today » se sentir comme « un punching-ball ».
La citation de Vance illustre parfaitement le « paradoxe Gu », soit un deux poids, deux mesures en matière d’immigration. Que veut dire : « Ceux qui s’identifient comme Américains » ? Suffit-il de s’identifier comme états-unien pour avoir la paix quand ICE vient taper à votre porte à 5 heures du matin ? Bien sûr que non. Les MAGA rejettent, par principe, la différence, tant qu’elle ne vaut pas de l’or.
En mai 2025, alors que des dizaines de milliers de réfugiés vivaient dans les limbes de l’administration de l’immigration, espérant pouvoir rentrer dans le pays pour prétendre à un avenir meilleur, Donald Trump accueillait à bras ouverts les fermiers sud-africains blancs, notait la BBC.
Dans une récente interview, Ashley Parker, journaliste à la revue « The Atlantic », expliquait au « Nouvel Obs » que le superpouvoir de Donald Trump, c’est de ne pas ressentir la honte. En effet, il faut être éhonté pour fonder son message politique sur l’exclusion des minorités et, finalement, leur reprocher de ne pas vouloir devenir porte-drapeau du pays.

