« Si vous pensez qu’il faut le faire, allons-y. C’est juste que je déteste venir au secours des Européens encore une fois », écrit le vice-président des Etats-Unis, J. D. Vance, dans une conversation sur la messagerie Signal. « Je suis complètement d’accord, je déteste le comportement de profiteurs des Européens. C’est PATHÉTIQUE », lui répond Pete Hegseth, à la tête du ministère de la Défense, renommé « ministère de la Guerre » en septembre.
Cette discussion a lieu en mars, alors que les hauts responsables du gouvernement américain décident de lancer un raid aérien au Yémen. Donald Trump avait entamé son deuxième mandat présidentiel par une « guerre commerciale », menaçant d’imposer des barrières douanières au monde entier, y compris aux îles McDonald, qui ne sont habitées que par une colonie de manchots. Les Européens ont alors été rétrogradés au rang de vassaux : on sait que les Etats-Unis ont pour programme de démanteler l’Union européenne (UE) en poussant l’Italie, la Hongrie, la Pologne et l’Autriche à la quitter [ainsi que l’a révélé le site américain Defense One, NDLR].
On pense notamment à la manière dont Elon Musk s’est immiscé dans la dernière campagne législative allemande au profit d’Alice Weidel et de son parti d’extrême droite, l’AfD (Alternative pour l’Allemagne). Ce qui avait poussé le gagnant des élections [et futur chancelier], Friedrich Merz, conservateur et partisan toute sa vie de l’Alliance transatlantique, à déclarer aussitôt après sa victoire que l’urgent était d’atteindre « progressivement l’indépendance vis-à-vis des Etats-Unis ».
Depuis le coup d’Etat au Venezuela du 3 janvier, les dirigeants européens sont beaucoup moins sereins face aux velléités expansionnistes du régime militaire de Donald Trump. Ce qui semblait hier une fantaisie – l’annexion du Groenland – est brusquement devenu très réel. L’Union européenne est en train de faire l’expérience du traitement réservé par les métropoles à leurs anciennes colonies.
« Omnibus numérique »
Pourtant, elle est encore complètement inféodée aux grands monopoles numériques étasuniens. Si Elon Musk est le plus bruyant, on sait que les patrons de Microsoft, Meta, OpenAI, Amazon, Palantir et Apple sont très mécontents de la législation européenne en matière de numérique.
C’est aussi l’un des objets, plus ou moins passés sous silence, du pacte qu’a signé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avec Donald Trump. Celui-ci l’avait reçue sur son terrain de golf en Ecosse en juillet et, dans une mise en scène humiliante, l’avait poussée à accepter un accord économiquement dévastateur pour l’UE, en échange d’une hausse moins élevée des barrières douanières.
L’accord incluait également une négociation autour de « barrières numériques injustifiées » : c’est ainsi que sont qualifiés le Digital Service Act (DSA), mais aussi le règlement général sur la protection des données (RGPD) et l’AI Act [règlement sur l’intelligence artificielle] par le gouvernement et les multinationales américains.
C’est à ces deux derniers textes que s’est attaquée la Commission européenne en proposant en novembre un plan de « simplification » de six lois européennes relatives au numérique, appelé « Omnibus numérique », qu’elle espère voir voté avant la fin de l’année.
« Battez-vous pour l’UE, pas pour les tech bros »
Impossible de le dire autrement : cette proposition est désastreuse. Elle acte l’impuissance organisée de l’UE face à la violation des lois européennes par les multinationales américaines et accepte de légaliser cet état de fait. Nos droits fondamentaux sont donc cédés à vil prix, dans ce qui ressemble fortement à une directive télégraphiée directement depuis Washington.
Les Etats-Unis ont leur modèle du numérique, fondé sur la surveillance de masse, la collecte de données sensibles et le fichage politique ; il serait difficile de prétendre qu’aucune de ces choses n’existe en Europe. L’état des lieux en ce qui concerne la vie privée est déplorable [en moyenne, seulement 1,3 % des affaires portées devant les autorités nationales chargées de la protection des données aboutissent à une amende, d’après l’organisation autrichienne Noyb].
Mais si le règlement général sur la protection des données est visé en premier lieu, c’est précisément parce qu’il s’agit d’un frein à un capitalisme débridé, « à l’américaine ». Et c’est aussi ce qui explique en partie son insuffisante application. C’est pourquoi Mme Von der Leyen a fait l’objet d’une campagne avec des panneaux d’affichage dans Bruxelles l’appelant à « [se battre] pour l’UE, pas pour les tech bros de Trump ».
Marée noire sur la vie privée
Nous sommes encore sous une dépendance totale des logiciels et de l’infrastructure numérique américains. Au lieu d’y remédier, Mme Von der Leyen et sa vice-présidente « à la souveraineté technologique », Henna Virkkunen, sont ou complices ou otages d’une vassalisation avancée de l’Union européenne. Tout comme le gouvernement de Friedrich Merz, victime du même syndrome de Stockholm que le Parti socialiste français. Le premier est à la manœuvre pour faire adopter l’Omnibus numérique et le second accueille dans ses rangs et à bras ouverts une représentante de Palantir.
C’est une marée noire sur la vie privée qui s’annonce, sans aucun des bénéfices relatifs à la « simplification » ou à l’« innovation » promis par la Commission européenne.
Il y a urgence à adopter une stratégie autour d’une authentique souveraineté numérique [lire à ce sujet la « feuille de route » publiée en 2024 par l’Institut pour l’Innovation et l’Utilité publique (IIPP) de l’University College de Londres], nécessitant par conséquent une politique indépendante et non alignée. Tant que la Commission européenne poursuivra une trajectoire diamétralement opposée, elle sera le plus sûr allié de l’Amérique de Donald Trump. Il faut donc rejeter en bloc la directive Omnibus : c’est la première étape vers une véritable « indépendance » vis-à-vis des Etats-Unis.
BIO EXPRESS
Thomas Le Bonniec est doctorant en sociologie à l’Institut polytechnique de Paris, sous la direction d’Antonio Casilli au sein du groupe Digital Platform Labor (DiPLab). En 2019, il a contribué à révéler comment Siri, l’assistant vocal d’Apple, collectait des enregistrements audio des utilisateurs à leur insu, ce qui a récemment déclenché l’ouverture d’une enquête en France.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

