À Corbarieu (Tarn-et-Garonne), la ferme de Gardezis produit des fraises presque toute l’année grâce à une serre ultra-technologique et une culture hors-sol millimétrée. À sa tête, Pascal Levade, figure majeure du département, revendique un modèle agricole intensif mais maîtrisé, où données, recyclage et circuits courts tentent de réconcilier rendement et exigences environnementales.
Sous les bâches tendues et orientées précisément à 22 degrés nord, les fraises ont déjà pris de l’avance sur le calendrier. Le 2 mars, la première Gariguette a été cueillie à la ferme de Gardezis. Une date presque banale ici, où la saison s’étire désormais jusqu’en octobre, loin des cycles courts d’une agriculture à l’ancienne. Chez Pascal Levade, 60 ans, la fraise n’est plus seulement un fruit : c’est un système.
Une ferme devenue laboratoire
Dans les allées suspendues de la serre (20 000 m², bientôt le double) les plants ne touchent plus la terre. Ils poussent hors-sol, alignés sur près de 19 kilomètres linéaires, irrigués au millilitre près, surveillés par des capteurs et une centrale informatique. “Si je ne changeais pas, je ne pouvais plus produire”, confie l’exploitant en évoquant son virage amorcé après la COP21. Depuis, il a transformé son exploitation en laboratoire agricole à ciel fermé.

Ici, la modernité ne s’affiche pas en slogan mais en réglages fins. L’humidité est maintenue entre 45 et 85 %, seuils critiques pour éviter oïdium et botrytis. Le pH oscille entre 5,7 et 5,8. La lumière, mesurée en watts par mètre carré, dicte l’arrosage. Plus de 60 sondes pilotent l’ensemble, avec un suivi à distance sur smartphone. Une agriculture sous perfusion de données, mais sans dépendance chimique : les auxiliaires insectes remplacent les pesticides, les bourdons pollinisent sans stress.
Une machine agricole vertueuse
Le cœur du dispositif, lui, chauffe discrètement. Non pas l’air, mais les racines. Un circuit d’eau chaude maintient les plants à 10-12°C minimum, même en plein hiver. Le gaz consommé n’est pas perdu : le CO₂ issu de la chaudière est capté puis redistribué au feuillage, boostant la photosynthèse. Une boucle presque fermée, où chaque déchet devient ressource.
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Résultat : 130 tonnes de fraises produites sur deux hectares, alors qu’il en faudrait six en culture classique. Et surtout, une eau recyclée dans des goulottes, divisant par cinq la consommation. Sur onze mois, 12 000 m³ suffisent, majoritairement hors période de tension hydrique. Une performance qui vaut à la ferme une reconnaissance régionale, dont un Septuor de l’innovation numérique en 2024.
Des gestes humains dans une agriculture de précision
Mais la technologie n’efface pas les gestes. On cueille toujours à la main, tôt le matin, entre 5 h et 13 h l’été pour éviter la fournaise. Les plants, à hauteur d’homme, ménagent les dos. Une organisation qui attire une main-d’œuvre féminine et fidélisée. À quelques kilomètres de là, les barquettes partent vers les supermarchés, pâtissiers et sorbetiers, livrés en circuit court. Ici, pas de fraise verte cueillie pour le transport : la maturité est non négociable.

Gariguette (50 %), Cléry (25 %), Murano (25 %). Trois variétés pour tenir huit mois de production. Et bientôt, 20 000 m² de serre supplémentaires, soutenus par France 2030. Pascal Levade, l’un des trois plus gros producteurs du département, ne parle pas de révolution mais d’adaptation. Une agriculture sans sol, mais pas hors-sol au sens politique : enracinée dans son époque, contrainte de produire autrement.
Sous les bâches blanches, parfois blanchies au blanc d’Espagne pour filtrer le soleil, les fraises rouges racontent autre chose qu’un simple goût sucré. Une tentative, fragile et calculée, de concilier rendement, climat et conscience. Dans le Tarn-et-Garonne, la saison commence désormais début mars. Et avec elle, peut-être, une autre idée du progrès agricole.

