La déposition de Mark Zuckerberg, fondateur et PDG de Meta, est diffusé aux jurés le mercredi 4 mars 2026 à Santa Fe, au Nouveau-Mexique. JIM WEBER/AP/SIPA / JIM WEBER/AP/SIPA
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Deux décisions coup sur coup qui pourraient marquer un tournant majeur dans le fonctionnement des réseaux sociaux. Mardi 24 mars, le jury d’un tribunal civil de Santa Fe, dans l’Etat du Nouveau-Mexique, a déclaré le groupe américain Meta responsable d’avoir mis en danger des utilisateurs mineurs de ses plateformes, Facebook et Instagram notamment. Le lendemain, c’est un jury californien qui, cette fois, a estimé qu’Instagram et YouTube, propriétés de Google, étaient responsables des problèmes de santé mentale d’une adolescente – une décision qui sonne comme un coup de tonnerre pour les géants du numérique.
Au Nouveau-Mexique, Meta avait été assigné en justice fin 2023 par le procureur Raul Torrez, qui l’accusait d’avoir trompé ses utilisateurs sur ses règles de sécurité, notamment en exposant des mineurs à des contenus inappropriés et dangereux, voire à des prédateurs sexuels. Condamné à verser 375 millions de dollars de dommages et intérêts, le géant des réseaux sociaux a fait appel. « Le Nouveau-Mexique est fier d’être le premier Etat à demander des comptes [à ces opérateurs] pour avoir trompé des parents, permis l’exploitation de mineurs et mis en danger des enfants », a déclaré Raul Torrez, saluant « un tournant pour tous les parents inquiets de ce qui pourrait arriver à leurs enfants lorsqu’ils vont sur internet ».
En Californie, c’est une jeune fille de 20 ans, Kaley G.M., qui a porté le combat contre les plateformes. Utilisatrice de YouTube depuis ses 6 ans, inscrite en cachette sur Instagram à 9 ans, elle affirme être devenue accro aux réseaux sociaux, ce qui a nourri sa dépression, son anxiété, ses troubles de l’image de soi et ses idées suicidaires à l’adolescence. Le jury ayant conclu que les groupes Meta et Google ont bien fait preuve de « négligence » dans la conception de leurs réseaux sociaux – jugés susceptibles de générer des comportements addictifs à coups de « likes », de défilement infini et de filtres esthétiques – et n’ont pas été assez transparents sur la dangerosité de leurs plateformes pour les mineurs.
Vers un « moment tabac » pour la tech ?
Cette dernière condamnation a ébranlé les géants des réseaux sociaux, qui sont depuis longtemps mis en cause pour leur impact délétère sur la santé mentale et la sécurité de certains utilisateurs. « Pour la première fois, les plateformes ont été reconnues responsables par des juridictions de leurs effets sur leurs utilisateurs, commente Alexandre Lazarègue, avocat spécialisé en droit du numérique. C’est révolutionnaire » Il rappelle que ces groupes, dont Meta, ont « pleinement conscience des conséquences psychologiques et psychiatriques des réseaux sociaux sur la santé des jeunes, et de leur caractère addictif ». Des effets documentés par de multiples lanceurs d’alertes et expertises, parfois commandées par les groupes eux-mêmes.
Jusqu’ici, les opérateurs de réseaux sociaux avaient échappé aux poursuites grâce la section 230 d’une loi américaine, qui les exonère de responsabilité concernant les contenus mis en ligne sur leurs sites par des utilisateurs. « Les actions judiciaires passées contre Meta notamment ont souvent porté sur le contenu, rappelle Alexandre Lazarègue, mais les plateformes se présentaient comme des hébergeurs, des sortes de boîtes aux lettres qui n’étaient pas responsables de ce que postaient leurs utilisateurs. Cette fois, c’est le design, l’algorithme, toute l’architecture de ces réseaux qui ont été mis en cause, et cette stratégie a payé. » Face à ce tournant, le « New York Times » s’interroge : « La “Big Tech” fait-elle face à son moment Tabac ? » Une allusion à la manière dont les fabricants de cigarettes ont dû revoir leur modèle – souvent à grands frais – après que des tribunaux ont jugé leurs produits addictifs ou nocifs.
Meta et Google « devront en tirer les conséquences »
Ce dernier verdict reconnaissant un rôle des plateformes dans le développement de l’addiction, pourrait devenir des références. Aux Etats-Unis, une série de procédures intentées par plusieurs milliers de familles et quelque 800 districts scolaires, qui accusent les réseaux sociaux d’être responsables d’une épidémie de troubles mentaux dans la jeunesse, est en cours. « Les décisions de justice sont au cœur du système judiciaire américain, explique Alexandre Lazarègue. Elles peuvent jouer un rôle majeur dans les décisions futures, d’autant plus lorsque les accusations contre Meta ou Google sont largement relayées depuis une dizaine d’années par des médecins, des sociologues et du milieu de la tech lui-même. On peut gager qu’il y aura des suites. »
Ces condamnations engendreront-elles des changements chez Meta et Google, qui ont tous deux fait appel ? « Ils devront en tirer les conséquences, estime l’avocat. Il est évident aujourd’hui que les enfants et les ados ne peuvent pas avoir accès aux mêmes contenus et fonctionnalités que les adultes sur les réseaux sociaux. Reste à savoir si et comment le changement se fera, car il ne faut pas être naïf : le modèle économique des réseaux sociaux reste fondé sur la captation de l’attention de l’utilisateur et la collecte de ses données. »
Cette actualité judiciaire outre-Atlantique trouve aussi un écho en France : le ministre de l’Education nationale Edouard Geffray a annoncé jeudi 26 mars avoir transmis à la justice un signalement visant TikTok pour « provocation au suicide » et « transfert de données illicites », dénonçant les « spirales mortifères » dans lesquelles « enferme » le réseau social et mettant en cause l’influence néfaste sur les jeunes de l’algorithme de la plateforme.

