Alors que tant de viticulteurs arrachent leurs vignes, du côté de Montréal-du-Gers, Manon et Alexandre Ladevèze replantent des cépages quasiment disparus, pour faire renaître des eaux-de-vie exceptionnelles, qui remettent le fruit dans le verre.
“Non monsieur, je ne vous le vendrai pas, vous ne le méritez pas.” Comme tous ses armagnacs, il a du caractère, Alexandre Ladevèze. Et dans la petite boutique de Fourcès, ce client verbeux, aussi péremptoire que présomptueux, qui lui avait expliqué ce que l’armagnac voulait dire, en est resté bouche bée. L’amour, ça ne s’achète pas. Et dans les chais de Montréal-du-Gers, il déborde de chaque fût (1). Alors, si on ne le ressent pas, il faut passer son chemin.

Excessif, Alexandre Ladevèze ? Non. Rien que de très banal. La passion a simplement ses raisons. Et dans ce coin du terroir de la Ténarèze, on sait ce que ça veut dire. À Fourcès, ou au domaine de La Boubée, à Montréal-du-Gers, n’importe qui peut se procurer des bouteilles. Il faut simplement prendre le temps de comprendre ce qu’il y a dedans. Et sur le sujet, il peut être aussi taiseux que volubile, le producteur. C’est juste une question de ressenti.
Exactement comme quand on promène son nez au-dessus du verre. Personne n’est obligé d’avoir les compétences Bac + 5 de cet ingénieur œnologue, et il ne vous demande pas ça, il faut simplement éveiller tous ses sens. La couleur, les arômes, le goût, le toucher ; avec la paume de la main, sous le verre, pour “travailler” le produit ; et, bien sûr, l’écoute.

“Au niveau débutant, on apprend à déguster les entrées de gamme. Des millésimes réduits, on peut, ensuite, passer aux bruts de fût (2). Pour apprécier l’authenticité du produit.” Et, sur ce sujet, la cinquième génération des Ladevèze a mis le degré d’exigence très haut : “On a affiné notre richesse au fil du temps. Chaque génération a ouvert une voie, pour aller le plus loin possible. Au départ, c’était une autoroute, et puis on a pris des bretelles et différentes sorties, vers les nationales, les départementales. Moi, j’ai pris un chemin communal, pour aller au cœur de l’identité des cépages.” De tous les cépages.
La deuxième vie “des fantômes”
C’est bien là son credo. Passé en bio, Alexandre Ladevèze a décidé de faire de l’armagnac avec tous les types de raisins admis par le cahier des charges de l’appellation d’origine contrôlée (AOC). Une gageure, car sur les dix répertoriés, si quatre d’entre eux sont les plus utilisés (ugni blanc, baco 22A, colombard, folle blanche), six sont en voie d’extinction (plant de graisse, jurançon blanc, clairette de Gascogne, meslier Saint-François, mauzac blanc, mauzac rose).

Question d’époque, question de rendement. Peu importe. Quand on aime l’armagnac, on aime un patrimoine, on s’attache à l’histoire. On ne veut pas que l’un d’entre eux subisse le sort de l’ondenc, “le onzième cépage”, aujourd’hui disparu de l’AOC, parce que tout le monde l’a abandonné. Or, comme pour Alexandre Ladevèze, l’armagnac est une raison de vivre, il ne veut laisser mourir personne.

Ces cépages, qualifiés de “fantômes” dans la profession, le hantent tellement qu’il a décidé de les faire revivre. D’autant plus qu’il l’explique lui-même : “À la sortie de l’alambic, ils sont tous différents. Ils ont un caractère, une identité.” C’est pourquoi, afin d’apprécier cette “diversité génétique de l’appellation”, il ne veut pas les faire trop vieillir : “On travaille sur le côté fruité, on ne veut pas momifier les armagnacs. Je n’ai pas envie de boire de la liqueur de chêne, de sucer du bois […] Du bois, d’accord, mais à condition qu’il ait un intérêt. Passé 20-25 ans, c’est classique. Néanmoins, il en faut pour tout le monde. C’est comme pour la musique, il y a la musique classique et la musique contemporaine.”
“Je me parfume au mauzac rose”
C’est ainsi qu’Alexandre Ladevèze crée une symphonie de saveurs modernes, avec des anciennes partitions. En replantant, pied à pied, à la pioche, sur les parcelles de ses dix hectares du domaine, il travaille 365 jours sur 365. Mais pas tout seul : “Nous sommes deux”, insiste-t-il ardemment. Car, sans son épouse, Manon, “rien ne serait possible pour cette entreprise à taille humaine. C’est elle qui tient la boutique de Fourcès et s’occupe de tous les papiers, du côté administratif.”

Et là aussi, c’est un sacré boulot, pour expédier en Italie, Belgique, Canada, Suède, Israël ou Pologne, 30 % de la production. “Il n’y a pas un jour où on ne parle pas d’armagnac ensemble”, confirme celle qui avoue “se parfumer au mauzac rose”, et avoir baptisé les chiens “Baco” et “Ugni-Blanc.”
Pour comprendre la charge que tout cela représente, Alexandre résume : “La terre tourne trop vite. Je milite pour des journées de 36 heures.”
Quand on aime, on a du mal à compter.

