March 2, 2026

ENTRETIEN. Municipales 2026 : "Les ZFE ont créé un sentiment d’exclusion chez des classes populaires déjà fragilisées"

l’essentiel
Autrefois vénérée comme symbole de liberté, la place de la voiture en ville et dans notre société a changé ces dernières années. Entre des mesures écologiques jugées excluantes d’un côté et une pollution urbaine qui pose de réelles questions de santé publique de l’autre, sa défense est même devenu un marqueur identitaire. Jean Viard, sociologue, décrypte cet enjeu crucial et souvent conflictuel en amont des élections municipales des 15 et 22 mars prochains.

La Dépêche du Midi : La place accordée à la voiture dans nos villes a beaucoup évolué ces dernières années et le sujet est souvent conflictuel. Selon vous, ce thème constitue-t-il un véritable enjeu lors de cette campagne ?

Jean Viard, sociologue : Nous avons longtemps vécu dans un modèle unique : celui de la ville automobile. Cela a eu plusieurs conséquences : l’occupation de l’espace, la pollution de l’air et les accidents. Donc ce modèle a été repensé. Aujourd’hui, la société a changé. Mais attention : la majorité des gens qui travaillent en ville n’y dorment pas. La ville est une sorte de gare.

Nous confondons souvent lutte contre la voiture et lutte contre la pollution, alors que ce sont deux sujets différents. Nous sommes passés d’une idéologie de la voiture dans les années 1960 à une idéologie du vélo aujourd’hui. Le vélo, c’est très bien, mais il ne doit pas devenir une idéologie urbaine. En ville, il y a des personnes âgées, à mobilité réduite, des mamans avec des poussettes, des habitants, des touristes, des travailleurs etc. Une ville, c’est une polysémie d’usages. Elle doit apprendre à tous les faire cohabiter. Le vrai débat des municipales, c’est le partage de l’espace public, sans qu’aucun mode de transport ne soit hégémonique.

La voiture est-elle néanmoins devenue moins essentielle au quotidien ?

Seulement pour les urbains. Elle reste indispensable pour beaucoup. L’idée que la voiture a disparu est fausse. Les gens gardent simplement leurs véhicules plus longtemps, par prudence et par manque de moyens. Les campagnes électorales urbaines ne parlent qu’à ceux qui y dorment, pas à ceux qui y travaillent. C’est normal, ce sont eux qui votent.

Aujourd’hui, l’idéologie anti-voiture est portée par les bobos urbains, alors que 67 % des Français partent travailler en voiture. L’enjeu, c’est de permettre à ceux qui n’habitent pas la ville d’y accéder.

Est-ce qu’il y a un effet générationnel ou s’agit-il surtout d’une fracture entre ruraux et urbains ?

Les ruraux et périurbains sont largement majoritaires. Certes, l’attachement symbolique à la voiture comme symbole de liberté, a diminué depuis les années 1960, notamment chez les jeunes urbains, mais dans la pratique, elle reste essentielle.

Plusieurs villes sont revenues sur les ZFE. Est-ce un sujet sensible sur lequel les maires préfèrent rester prudents ?

Oui, car le principe — améliorer la qualité de l’air — était bon mais l’application absurde. Interdire selon l’âge du véhicule sans tenir compte des réalités sociales a créé un sentiment d’exclusion chez des classes populaires déjà fragilisées. La majorité des Français n’achètent jamais de voiture neuve : les véhicules arrivent dans les milieux populaires après huit ans d’usage en moyenne. En les interdisant, on exclut socialement une partie de la population.

Après le Covid, il y a eu une forme de panique écologique : on a voulu aller vite, sans penser à la justice sociale. Des mesures comme les ZFE ont été conçues sans adaptation territoriale. On ne peut pas gouverner sans écouter la société. Sinon, on crée des fractures.

La voiture semble devenue un marqueur identitaire. Pourquoi sa défense est-elle plutôt associée à la droite ?

Parce que l’extrême droite a compris que c’était un levier puissant auprès des classes populaires. Les élites urbaines ont tenu un discours méprisant sur la voiture, ce qui a nourri de la colère. Les politiques écologiques, souvent portées par les classes aisées, oublient la justice sociale. Résultat : les milieux populaires se tournent vers le vote protestataire. Le RN est un phénomène périurbain, celui des anciens gilets jaunes, des familles qui ont acheté un pavillon et deux voitures, et à qui on dit maintenant que tout cela est “nul”. Ces politiques déconnectées nourrissent le ressentiment.

L’expérience des automobilistes en ville est souvent négative, entre bouchons t stationnement difficile… Comment les candidats peuvent-ils se saisir de cette problématique ?

Tout le monde a compris qu’il fallait moins de voitures en ville et qu’elles soient plus propres. Le rôle du politique, c’est d’apporter des solutions pratiques, pas des leçons de morale. Il faut désormais penser la ville comme un flux : la vider et la remplir selon les heures. Et surtout, arrêter de culpabiliser les gens. Dire à quelqu’un que son mode de vie n’est pas bon, c’est dangereux. Le pavillon et la voiture sont les symboles du mode de vie majoritaire. Plutôt que les dénigrer, il faut les transformer, valoriser ce modèle, pas le stigmatiser. Sinon, on pousse les gens vers l’extrême droite.

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