Stagiaire à la préfecture, Thomas Jerejian a poursuivi sa formation avec un autre stage auprès du marché de Rabastens, un outil essentiel dirigé par Pierre Bazet, qui lui a permis de vivre le quotidien des éleveurs notamment, de la ferme jusqu’à l’abattoir. “Je n’ai qu’une envie, faire tout pour que ces éleveurs puissent continuer” avoue-t-il. Entretien.
Sous la halle du marché de Rabastens, Thomas Jerejian déambule, heureux et soulagé de voir la vie reprendre en ce lieu stratégique pour toute une filière. S’il chemine lentement, c’est qu’il est constamment interpellé par ceux qu’il a rencontrés depuis des semaines, heureux de voir un représentant de l’État, un décideur de demain, vivre leur quotidien.
Thomas, racontez-nous votre parcours, jusqu’à être ici ce lundi matin au marché de Rabastens ?
J’ai grandi en région parisienne, dans les Hauts-de-Seine. Après avoir étudié à HEC, j’ai intégré l’INSP (ex-ENA). Au cours de ce cursus, j’ai fait plusieurs stages dont un en ambassade en Australie, un mois à l’Éducation nationale sur les territoires d’éducation ruraux, et donc un à la préfecture des Hautes-Pyrénées. Je souhaitais un département rural, qui ne soit pas mon univers. À l’issue, je pouvais en faire un autre dans une entreprise de mon choix. Je ne voulais pas d’une société classique, mais aller à la découverte d’un univers que je ne connaissais pas.
Ici, vous avez été rapidement confronté au contexte agricole brûlant…
Oui, le sujet agricole a été essentiel. La crise de la DNC est vite arrivée. Dès octobre, je suis venu ici au marché pour une réunion à ce sujet. Puis j’ai pris part à toute la campagne. Le préfet m’a chargé de concevoir et de suivre le plan vaccinal, en lien avec la DDETSPP et le ministère. J’étais au COD le jour de l’abattage à Luby-Betmont. C’était terrible. Je voulais aller au bout de la démarche car l’élevage ne s’apprend pas dans les livres mais sur le terrain, avec ceux qui le font. C’est une profession régulièrement en souffrance. Je voulais comprendre ce mécontentement et l’origine de ce décalage vécu avec l’administration. Au marché, j’ai rencontré Pierre Bazet, son directeur. Il a été génial et m’a ouvert son réseau. Car il ne suffit pas d’avoir la volonté sans relais comme lui.

Comment s’est passé ce stage ?
En venant ici, avec le concours de Pierre, j’ai touché un large panel d’éleveurs, de la montagne à la plaine, en passant par les coteaux, mais aussi différentes filières, différentes tailles d’exploitation. Je me suis vite senti à l’aise dans cet environnement. J’ai même fait venir mon évaluateur de l’ENA ici. J’ai visité une quarantaine d’éleveurs bovins, ovins, de canards… J’ai à chaque fois pris le temps, d’abord, de les écouter. Pour eux, c’était l’État qui venait à leur rencontre, même si je ne suis qu’étudiant. Mais je vis encore à la préfecture et j’échange régulièrement avec le préfet sur tout ça. J’ai aussi accueilli et visité des lycées. Je voulais parler aux jeunes pour qu’ils ne se limitent pas, qu’ils osent et se donnent les moyens d’y arriver.
Les éleveurs sont touchés et reconnus, même s’ils repartent avec leurs problèmes. Je ne résous rien.
Comment avez-vous été accueilli dans ces fermes ?
Parfois, les éleveurs allaient jusqu’à préparer un document avant que l’on se voie. D’autres, c’était plus spontané. Mais je les écoutais, j’apprenais d’eux. Énormément. Souvent, ils finissaient par m’inviter à déjeuner ou à revenir. C’est très précieux pour moi, au-delà de l’expérience professionnelle, c’est de l’humain. Ils m’ont partagé leur passion et j’ai découvert ce territoire que je n’ai quitté qu’à trois reprises en sept mois. Et je suis déjà nostalgique de partir à la fin du mois.
On vous sent épanoui dans cet univers-là, qui n’est pourtant pas le vôtre…
J’ai énormément appris. C’est rare d’avoir ces conditions-là, pour moi, comme pour eux. Déjà voir un énarque en botte, chez eux, ils sont surpris. Mais quand ils me remercient, je sens que je réponds à un besoin, derrière ces histoires humaines et familiales qui me touchent. On n’est pas dans un bureau là. Il y a un attachement à une terre, une histoire de transmission, de partage. Je n’ai qu’une envie, faire tout pour qu’ils puissent continuer, que les conditions des éleveurs soient bonnes pour que leurs enfants, leurs petits-enfants prennent le relais. C’est important de savoir se mettre à portée de baffe. Même les éleveurs ne pensaient pas que c’était possible. Ils sont touchés, même s’ils repartent avec leurs problèmes. Je ne résous rien. Mais quelque part, ils sont reconnus. Et ça veut dire beaucoup pour ces gens qui œuvrent pour la souveraineté alimentaire de la France et l’aménagement de son territoire. C’est grâce à eux qu’on peut manger en France, qu’il y ait la guerre en Iran ou pas…

