Depuis quatre ans, la guerre en Ukraine n’est pas une tragédie à l’Est, le front que l’on voudrait lointain, pourtant si proche. Au moment où certains s’interrogent sur la poursuite du soutien militaire, sur le coût politique d’un engagement prolongé ou sur l’opportunité d’un compromis rapide, il est essentiel de rappeler ce qui se joue réellement.
La Russie mène deux guerres.
La première est visible : elle se déroule en Ukraine. Elle détruit des villes, endeuille des familles, frappe des infrastructures civiles, déporte des enfants, tente d’effacer un peuple. Cette guerre est une agression caractérisée, une violation du droit international, un retour brutal à la logique impériale. Elle procède d’un projet politique clair : contester le principe même de la souveraineté des peuples et imposer, par la force, une hiérarchie des puissances. Elle appelle une réponse ferme : solidarité, défense du droit, protection de l’indépendance ukrainienne. C’est pourquoi nous avons raison d’aider l’Ukraine, d’accueillir ses réfugiés, de sanctionner l’agresseur. Mais nous commettrions une erreur grave si nous réduisions cette guerre à une ligne de front géographique.
En effet, la seconde guerre est moins visible, et pourtant décisive : elle se joue dans nos démocraties. Elle ne se mène pas seulement avec des missiles, mais avec des récits. Elle ne vise pas seulement des territoires, mais des esprits. Elle cherche à fissurer nos sociétés, à déstabiliser nos institutions, à affaiblir nos alliances. Elle s’infiltre dans nos débats publics, dans nos réseaux sociaux, dans nos élections. Elle attise les fractures, nourrit le soupçon. Elle prospère sur la fatigue.
L’Ukraine n’est pas seulement un front militaire : elle est devenue le test grandeur nature de la solidité démocratique européenne. Vladimir Poutine ne cherche pas uniquement à vaincre l’Ukraine militairement, il entend nous vaincre politiquement. Il tente d’installer l’idée que cette guerre ne nous concerne pas. Encourage le doute. Le temps travaille pour lui. Il encourage les forces qui promettent la paix au prix de l’abandon. L’unité européenne doit être fracturée et démonstration doit être faite que la démocratie est faible et que seule la force fait loi.
Cette guerre est une guerre du temps long. Elle éprouve d’abord l’Ukraine : villes détruites, familles dispersées, soldats épuisés, infrastructures frappées. Pour servir son dessein, Poutine est prêt à en payer le prix : tensions économiques, mobilisations répétées, recrutement élargi, coût humain dissimulé derrière la répression. Et elle met à l’épreuve nos propres démocraties. Le risque n’est pas seulement la division. C’est l’habituation. L’accoutumance à l’inacceptable. La lassitude qui remplace l’indignation. La solidarité qui s’érode imperceptiblement. L’histoire européenne nous a appris ce que coûte l’érosion progressive des principes face aux régimes qui testent les limites.
Dans cette seconde guerre, l’arme principale n’est pas l’artillerie. Une démocratie peut perdre une guerre sans perdre une bataille : il suffit qu’elle renonce à être et à durer. Notre réponse ne peut donc être uniquement militaire ou technique. Elle doit être démocratique. Elle suppose de tenir. Tenir dans le soutien à l’Ukraine, pour ne jamais donner l’avantage du fait accompli à la Russie. Tenir dans la clarté des mots : il y a un agresseur et un agressé, et aucune fatigue médiatique ne doit transformer une invasion en « conflit ». Tenir dans l’exigence d’une paix juste – une paix sans garanties ne serait qu’une capitulation différée. Tenir enfin dans la justice : les crimes de guerre ne peuvent être relativisés ni négociés. Une paix durable ne peut se construire sur l’impunité.
Refuser la fausse paix n’est pas refuser la paix. C’est refuser celle qui récompenserait la violence et punirait la résistance. Celle qui installerait un précédent dangereux : l’idée qu’en Europe, au XXIe siècle, on peut annexer par la force et obtenir, au bout du compte, un traité de résignation. Si l’Ukraine devait être sacrifiée, le signal serait clair : la force paie, le droit recule, et les démocraties se fatiguent avant les régimes autoritaires. Ce serait une invitation à d’autres agressions.
Mais si nous tenons, si nous préservons notre unité et notre exigence, alors l’Ukraine pourra non seulement résister, mais reconstruire. L’enjeu n’est pas seulement de stopper une invasion : il est de permettre à une nation libre de se relever et de s’inscrire durablement dans l’espace européen.
L’Ukraine se bat pour son territoire ; nous devons nous battre pour notre cohérence. Pour ce qui fonde l’Europe : la souveraineté des peuples, l’Etat de droit, la sécurité collective, la paix par la justice. Cette guerre se joue aussi chez nous. Et c’est parce que nos démocraties tiendront que l’Ukraine pourra tenir. C’est parce que nous refuserons la lassitude et la division qu’elle pourra, demain, se relever.
Dans cette épreuve, notre fidélité n’est pas un supplément d’âme : elle est une condition de la victoire. Celle des Ukrainiens, la nôtre aussi, celle de la démocratie.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

