La révélation de ses liens amicaux avec le milliardaire et criminel sexuel américain Jeffrey Epstein a contraint l’ancien ministre de la Culture Jack Lang à renoncer à son poste de président de l’IMA. JEAN-MARC BARRERE/HANS LUCAS VIA AFP
L’affaire Epstein a finalement rattrapé Jack Lang. L’homme politique français, dont le nom apparaît 673 fois dans la correspondance avec le criminel sexuel Jeffrey Epstein, rendue publique par la justice américaine, a fini par céder aux multiples appels à la démission de la présidence de l’Institut du Monde arabe (IMA).
La semaine dernière encore, Jack Lang affirmait au micro de RTL se sentir « blanc comme neige » dans cette affaire et rejetait fermement l’hypothèse de son départ de l’IMA. Mais samedi, l’ancien ministre de la Culture a « proposé » sa démission dans une lettre adressée au ministre des Affaires étrangères.
Difficile de se maintenir à la tête d’une telle institution alors que le Parquet national financier (PNF) a ouvert vendredi une enquête préliminaire pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée », visant Jack Lang et sa fille Caroline, après les révélations de Mediapart. Celles-là mêmes qui ont dévoilé l’existence de la société offshore Prytanee LLC, possédée conjointement par Jeffrey Epstein et Caroline Lang, non déclarée au fisc français et dont aurait profité Jack Lang.
Si Jack Lang soutient toujours son innocence, les nombreuses divulgations à propos des relations financières mais aussi amicales entretenues avec le pédocriminel ont eu raison de lui : négociation d’un riad à 5,4 millions d’euros, prise en charge de frais de déplacement, invitation à un anniversaire… « Le Nouvel Obs » revient sur une semaine de révélations compromettantes, qui s’est soldée par la démission de Jack Lang.
• La société Prytanee LLC non déclarée au fisc français
La divulgation, par le ministère de la justice des Etats-Unis, de plusieurs millions de documents, a mis en avant le nom de la famille Lang. Le média d’investigation Mediapart a alors dévoilé le 2 février des liens financiers inédits tissés entre Jeffrey Epstein et cette famille.
L’enquête met en évidence l’existence d’un business en commun, domicilié à Saint-Thomas, l’une des trois îles Vierges américaines, connue pour être un paradis fiscal. Cette société offshore créée en 2016, Prytanee LLC, est détenue à parts égales par l’homme d’affaires américain et Caroline Lang, la fille de l’ancien homme politique socialiste. Elle avait pour objet l’achat d’œuvres d’art (peintures, dessins, sculptures…).
Prytanee LLC n’a pas été déclarée au fisc français, ce qu’a confirmé auprès de Mediapart Caroline Lang, reconnaissant une « naïveté confondante ». Celle qui a démissionné de la délégation générale du Syndicat de la Production indépendante (SPI) à la suite des révélations de Mediapart, avait expliqué au média avoir « dit oui » à une proposition de Jeffrey Epstein de monter un fonds en commun mais « ne [s’être] occupée de rien ».
Caroline Lang figure aussi sur un testament financier signé par Jeffrey Epstein, deux jours avant sa mort. Le document promettait 5 millions de dollars, une somme dont elle affirme avoir ignoré l’existence.
A la suite de ces révélations, la fille de l’ancien ministre de la Culture Jack Lang avait annoncé sa démission de son poste de déléguée générale du Syndicat de la Production indépendante (SPI). La femme a également démissionné, ce lundi 9 février, de la Fondation Le Refuge, qui accompagne des jeunes LGBT +en rupture familiale.
• « Une voiture et un chauffeur » pour Jack Lang
Si Jack Lang dément, notamment auprès de Mediapart, avoir été mêlé à cette société offshore, plusieurs documents rendus publics par la justice américaine laissent penser le contraire.
Dans un courriel de mars 2018 d’Etienne Binant, un financier proche de Jack Lang et du criminel Jeffrey Epstein, il est évoqué le règlement du « service de voiture de Jack ». « J’ai également besoin que Darren [Indyke, l’avocat de Jeffrey Epstein en charge du montage juridique de Prytanee LLC, NDLR] me recommande une entreprise pour la facturation concernant l’entretien de la voiture de Jack (il l’utilise de manière raisonnable, mais je reçois la facture maintenant) », y a écrit le financier.
La question d’une « voiture et d’un chauffeur pour Jacques » avait déjà fait l’objet d’un mail de Jeffrey Epstein à Etienne Binant en décembre 2017, explique Mediapart, qui précise que l’homme d’affaires faisait souvent une faute d’orthographe sur le prénom du Français. Jack Lang n’a démenti qu’à moitié ces informations auprès de Mediapart : « Je n’ai jamais eu ni voiture ni chauffeur. Des taxis peut-être. C’était alors [une charge financière] en moins pour l’IMA. »
• Un « Fonds Lang Art » en lien avec la société offshore
Au-delà des frais de déplacement, Mediapart évoque aussi un fonds dont aurait pu profiter Jack Lang, s’il avait existé. Le média met en effet en lumière des discussions autour d’un « Fonds Lang Art », qui suggéreraient l’implication de Jack Lang avec les activités offshore de Jeffrey Epstein et Caroline Lang.
Le financier pédocriminel expliquait, dans un mail de janvier 2016, adressé à la famille Lang et consulté par Mediapart : « J’investis 20 millions de dollars. Jacques [sic] achète les œuvres d’art. Je n’interviens pas. Nous partageons les bénéfices à parts égales. Les recettes lui reviennent ou reviennent aux membres de sa famille qu’il désigne : enfants, petits-enfants, etc. S’il préfère que mon nom n’apparaisse pas, cela me convient également. Il peut appeler cela le Fonds Lang Art. S’il le souhaite, il peut aussi percevoir un salaire annuel pour l’administration. »
• Négociation d’un riad à 5,4 millions d’euros
Outre la société Prytanee LLC, Jack Lang aurait aussi participé à des discussions autour de la vente d’un riad à Marrakech. Un élément supplémentaire dans les relations financières avec le criminel sexuel.
Mediapart a en effet dévoilé une série d’échanges datés de mars 2015 qui mettent en évidence des négociations autour de la vente d’un riad à Marrakech, le Ksar Masa. Le 31 mars 2015, Jack Lang indique que « le prix est de 5 400 000 euros, offshore », après que sa femme, Monique Lang, a échangé avec Jeffrey Epstein à ce sujet. Interrogé par Mediapart, l’intéressé a indiqué ne pas se souvenir « très bien de cette histoire », estimant avoir « dû simplement transmettre les prétentions du vendeur, sans commentaire ».
• Jeffrey Epstein, « l’ami » qu’on aimerait bien oublier
De plus, si Jack Lang affirme que l’homme d’affaires n’était « pas un ami », un courriel d’Etienne Binant à destination de Jeffrey Epstein met en doute cette affirmation : « Jack a insisté personnellement pour que tu viennes pour son anniversaire. Jack est très discret, c’est réservé à son cercle intime, et ça compte beaucoup pour lui », écrit le financier.
Jack Lang ne nie pas ses relations avec l’homme d’affaires. Il a écrit dans une déclaration écrite à l’AFP : « J’assume pleinement les liens que j’ai pu créer, à une époque où rien ne laissait supposer que Jeffrey Epstein pouvait être au cœur d’un réseau de criminalité. »
« Volontiers mécène, il fréquentait alors le Tout-Paris. Il nous avait séduits par son érudition, continue-t-il. Quand je noue un rapport de sympathie, je n’ai pas l’habitude de demander à mon interlocuteur son casier judiciaire. »
• Une démission sous la pression
Si les documents consultés ne laissent pas supposer, en l’état, d’une participation de Jack Lang aux crimes de Jeffrey Epstein, l’accumulation des liens d’intérêt, financiers et amicaux, a jeté le discrédit sur le président de l’IMA qui a finalement décidé ce samedi de présenter une lettre de démission, adressée au ministre des Affaires étrangères.
Il s’était d’abord accroché à son poste, refusant la perspective d’une démission, malgré les nombreux appels du paysage politique, allant des socialistes à Renaissance.
« Je propose de remettre ma démission lors d’un prochain conseil d’administration extraordinaire », a écrit finalement l’actuel président de l’IMA alors qu’il était convoqué ce dimanche au Quai-d’Orsay.

