Dario Amodei au sommet de l’IA de New Delhi, le 19 février 2026. LUDOVIC MARIN/AFP
1. Bras de fer
« Franchir ces lignes est contraire aux valeurs américaines ! », a tranché Dario Amodei, cofondateur et patron d’Anthropic, fin février sur CBS, après avoir refusé que le gouvernement américain utilise son intelligence artificielle générative (IAG) baptisée Claude pour de la « surveillance de masse » aux Etats-Unis et pour la production « d’armes létales autonomes ».
2. Guerre en Iran
Première plateforme à être admise sur le « cloud souverain » américain (avec accès aux documents classifiés), Claude était très appréciée du Pentagone. Elle a notamment été utilisée pour planifier l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro ou, plus récemment, pour mener les frappes aériennes américaines en Iran.
3. Revirement
L’administration Trump a peu goûté aux critiques d’Amodei. Le ministère de la Défense a ainsi classé Anthropic le 5 mars comme un « risque pour la chaîne d’approvisionnement », ce qui lui interdit tout contrat avec les entreprises travaillant pour la défense américaine. Dans la foulée, le Pentagone a signé un contrat avec OpenAI (maison mère de ChatGPT) pour remplacer Claude. Depuis, Dario Amodei a discrètement renoué ses négociations avec le gouvernement américain pour éviter d’être considéré comme un ennemi de l’Etat.
4. Anti-Trump
Pas de chance, ces discussions sont polluées par la fuite d’un « memo » interne, où l’entrepreneur explique qu’Anthropic est discriminée pour des raisons politiques : l’entreprise n’a pas financé Donald Trump, ni « chanté les louanges du style dictatorial [de Trump] (contrairement à Sam [Altman, patron d’OpenAI]). » Aussi parce qu’il s’affiche pro-régulation de l’IA.
5. Alerte
A 42 ans, Dario Amodei défend en effet courageusement une IA éthique, « alignée » avec l’intérêt général et la démocratie. Il a récemment publié un long essai, pour le moins glaçant, qui recense les dangers potentiels de l’IA puissante, annonce une période qui « mettra à l’épreuve notre identité en tant qu’espèce ». Et va jusqu’à évoquer le risque de « l’extermination de l’humanité ».
6. OpenAI
Né en 1983 à San Francisco, Dario Amodei a étudié la physique et les neurosciences dans les universités américaines les plus prestigieuses (Caltech, Princeton, Stanford). Après de brefs passages chez Baidu puis Google, il intègre en 2016 la start-up OpenAI de Sam Altman, alors à but non lucratif. Désapprouvant le virage mercantile de l’entreprise, il fonde Anthropic en 2021, avec quelques collègues, dont sa sœur Daniela, alors vice-présidente de la recherche.
7. Rivalité
Amodei est à présent en concurrence frontale avec Altman. Les deux hommes se détestent tellement qu’ils ont refusé de se tenir la main, mi-février, sur une photo des leaders mondiaux du secteur, posant aux côtés du Premier ministre indien Narendra Modi, au sommet de l’IA de New Delhi.
Sam Altman et Dario Amodei aux côtés du Premier ministre indien Narendra Modi au sommet de l’IA de New Delhi, le 19 février 2026. LUDOVIC MARIN / AFP
8. Succès
Déjà plateforme préférée des entreprises – notamment en tant qu’outil de codage – l’IA d’Anthropic a bénéficié auprès du grand public de la rébellion anti-Trump d’Amodei. De nombreux usagers ont désinstallé ChatGPT au profit de Claude, qui a provisoirement pris la tête des téléchargements d’applis d’IA sur l’App Store d’Apple.
9. Don de fortune
Son père, Riccardo, un artisan maroquinier d’origine italienne et sa mère américaine, Elena, qui travaillait pour des bibliothèques, sont morts quand leurs enfants étaient étudiants. Dario redoute que l’essor de l’IA n’aggrave les inégalités : selon lui, les milliardaires des Big Tech « devraient être prêts à renoncer à leur richesse et à leur pouvoir. » De fait, Dario et Daniela – chacun riche d’environ 7 milliards de dollars (6 milliards d’euros) – se sont engagés à donner 80 % de leur fortune à la philanthropie.
10. Compromis
Avec des revenus attendus de 18 milliards de dollars (15,5 milliards d’euros) cette année (en hausse de 20 %), Anthropic vaut sur le papier plus de 380 milliards (328 milliards d’euros) ! Même si son contrat avec la défense américaine ne porte « que » sur 200 millions de dollars (172 millions d’euros), la société ne peut pas se permettre d’être considérée comme « ennemie » par Trump. De leur côté, les militaires américains aimeraient conserver ce précieux outil. L’heure est sans doute au compromis.

