Dans un premier temps, les moqueurs ont tiré la couverture à eux. Entre les influenceurs en larmes et les touristes bloqués dans cet enfer artificiel qu’est Dubaï, y compris le ministre de la Défense italien ou le directeur de la rédaction du très droitier magazine « Valeurs actuelles », chacun n’aurait finalement récolté que ce qu’il méritait, après les frappes iraniennes sur les cités-Etats de la péninsule arabique.
Puis, dans un deuxième temps, les réseaux sociaux ont fini par relayer une détresse plus mondiale. La guerre en Iran, qui bloque le trafic aérien sur tous les aéroports du Moyen Orient, a mis en évidence une des réalités du tourisme mondialisé : tout ce qui frappe Dubaï, Abou Dhabi et Doha, les trois villes qui se font une concurrence effrénée depuis vingt ans pour capter le trafic aérien international avec leurs compagnies publiques respectives – la reine Emirates et ses deux suivantes Etihad et Qatar Airways –, frappe en réalité le monde entier.
Ce ne sont pas seulement les influenceurs qui fuient les impôts ou les touristes attirés par les centres commerciaux climatisés qui trinquent. Globalement, 90 000 passagers utilisent chaque jour les services de ces trois compagnies aériennes – Dubaï est devenue depuis longtemps l’aéroport international le plus puissant du monde – et leur blocage a des effets dans tous les pays. C’est le prix du « hub » pourrait-on dire, le prix de l’efficacité développée en théorème par Emirates, qui se retourne contre tous ses passagers.
Pour comprendre pourquoi vos amis sont actuellement bloqués à Bali ou à Hong Kong, il faut revenir à l’histoire du « hub » qui a longtemps été considéré comme le nec plus ultra par les compagnies. Le « hub » aérien, c’est un aéroport assez important pour desservir un grand nombre de destinations. Une compagnie aérienne qui crée un « hub », va bâtir tout son programme de vols pour y amener le maximum de gens, et leur permettre de prendre une correspondance qui les conduira à leur destination finale. C’est bien moins pratique qu’un vol direct, le voyageur y perd du temps – la route n’est plus directe, et il y a le temps de l’escale sur place – mais le billet sera moins cher, car tous les avions sont pleins.
Le système est globalement plus efficace. Il a été créé par les compagnies américaines dans les années 1970 pour leurs vols intérieurs : une ville sans attrait particulier comme Atlanta, « hub » de Delta Airlines, est ainsi devenue le plus gros aéroport mondial. Puis les compagnies aériennes ont commencé à développer des « hubs » à une échelle internationale : les voyageurs venant d’Asie volaient jusqu’à Paris, Francfort, Amsterdam ou Londres pour changer de vol et se rendre en Amérique ou en Afrique.
Là-dessus, les compagnies du Golfe sont arrivées, avec des moyens énormes, et elles ont poussé le système à son maximum, créant des aéroports spectaculaires pour occuper les passagers, remplissant des avions de plus en plus gros – Airbus a créé l’A380 uniquement pour cet objectif –, et elles se sont imposées au firmament du monde aérien. Ce qui semblait absurde il y a vingt ans pour un Européen – aller transiter à Dubaï ou Doha pour se rendre en Asie ou en Afrique – est devenu anodin.
Le développement des compagnies Emirates, Qatar Airways et Etihad a accompagné le tourisme de masse vers la Thaïlande et Bali. Il a aussi aidé ces villes du golfe à devenir elles-mêmes des destinations touristiques improbables, mais désormais désirables malgré leur climat suffocant. Evidemment, les voyageurs ne pouvaient pas imaginer qu’en allant à Saïgon ou New Delhi via le golfe, ils pouvaient aussi se retrouver prisonniers d’une guerre en Iran. Et il est impossible de savoir aujourd’hui quand les liaisons pourront reprendre normalement.
En attendant, ceux qui sont coincés en Asie ou en Afrique, n’ont qu’une solution : prolonger leur séjour sur place – en payant eux-mêmes l’hôtel, car c’est un cas de force majeure – ou trouver un billet sur une compagnie qui pourra les ramener directement en Europe, billet évidemment vendu au prix fort puisque les places sont rares sur les vols directs… Si le conflit en Iran dure, les pertes financières seront monstrueuses pour les compagnies du Golfe (et pour les Etats qui les possèdent), et cela pourrait remettre en question tout ce Meccano patiemment bâti au fil des ans par leurs promoteurs. La prochaine fois, peut-être que les voyageurs choisiront de payer un peu plus cher, mais de prendre un vol direct… Ils y gagneront du temps et, en plus, ils pollueront moins. Ce sera au moins ça de gagné.

