Le peuple iranien souffre depuis cinquante ans de l’oppression d’un régime tyrannique et meurtrier, des ambitions impériales de ce régime qui déstabilisent toute la région et de la pauvreté induite par les sanctions. Aujourd’hui, il est pris en étau entre les bombes venues du ciel et les mitrailleuses d’un appareil répressif qui, sous la guerre, ne se fissure pas, il se raidit.
Je mesure l’angoisse et les attentes du peuple iranien et des diasporas à travers le monde, appelant à une libération du régime des Mollahs, après avoir éprouvé l’effroi face aux massacres de dizaines de milliers de femmes et d’hommes. Je veux dire clairement que cette aspiration à la liberté est légitime et la souffrance immense. Cette intervention prétend tenir compte de cette aspiration, elle l’invoque, elle s’en pare. Mais en réalité, elle ne prend à aucun moment en compte les intérêts du peuple iranien. Elle n’a pas l’ambition de servir le rétablissement de la liberté et de la démocratie en Iran. Elle ajoute de la souffrance à la souffrance, quand des dizaines d’innocents meurent dans une frappe touchant une école de filles dans le Sud de l’Iran. Elle obéit à une logique de puissance, de coercition et de sécurité immédiate. Les peuples deviennent un argument, jamais une finalité.
Cette nouvelle guerre déclenchée par Israël et les États-Unis contre l’Iran ne sert ni la paix, ni la démocratie, ni le droit. Elle est conduite en dehors de tout cadre collectif, et elle ouvre une spirale de représailles dont personne ne maîtrise ni l’issue, ni l’ampleur, ni le coût humain. Il y a du cynisme, et même une forme de lâcheté, à jeter, en l’appelant au soulèvement, un peuple sous les mitrailleuses du régime sans lui donner les moyens et les appuis d’y parvenir, comme il y a une irresponsabilité à exposer les pays du Golfe et du Moyen-Orient aux bombes et aux flammes sans pouvoir garantir leur sécurité, ni aujourd’hui ni demain. Je regrette aussi que les négociations n’aient jamais été menées à leur terme. À force de décourager les bonnes volontés des puissances médiatrices, on facilite encore davantage le recours automatique à la guerre.
L’écrasement de toute dissidence
Le Moyen-Orient est malade de l’oppression des peuples, mais cette guerre, pas plus qu’aucune autre, n’est en mesure d’instaurer la démocratie. Sans engagement d’hommes au sol, le régime pourra survivre et se durcir encore. Sous les frappes, ce sont les Gardiens de la révolution et les Bassidji qui gagnent, l’état d’exception, la peur, les purges, les exécutions de masse, la fermeture d’internet, l’écrasement de toute dissidence. Même si chaque peuple et chaque nation sont uniques, s’il y avait un engagement au sol, nous serions dans une situation analogue à celle de l’Irak en 2003, où la chute d’un dictateur sanguinaire a débouché sur une décennie de guerre civile sanglante. Un régime qui naîtrait de ces conditions ne serait ni stable, ni légitime. Une démocratie ne s’exporte pas par ultimatum. Elle se construit par des institutions, des garanties, un État de droit, et par la volonté d’un peuple, librement exprimée. Aucune intervention militaire conduite pour changer le régime d’un grand pays vers la démocratie n’a jamais atteint son but.
Le Moyen-Orient est malade du virus impérial. Mais on ne guérit pas les empires par d’autres empires. Aujourd’hui, les États-Unis et Israël s’arrogent un droit absolu d’intervenir partout et à tout moment, sans avoir de comptes à rendre à la communauté internationale. C’est le cas, outre en Iran aujourd’hui, dans le sud de la Syrie et dans le sud du Liban. Ce précédent est explosif. Il installe l’idée qu’au Proche-Orient, la règle cède devant la force, et que chaque puissance peut devenir juge et partie au nom de sa « prévention ». Remplacer un empire iranien par un autre empire n’aura en rien créé les conditions d’une paix durable. Il y a désormais deux issues. Soit la répétition constante de la même logique de bombardement, dans une stratégie de la « tondeuse à gazon », comme dit l’armée israélienne, étendue à une grande région du monde. Soit la transformation de l’Iran en proxy de l’axe Washington-Tel Aviv. Mais un Iran « vassalisé » serait une bombe politique à retardement. Il produirait mécaniquement de nouvelles oppositions, de nouvelles radicalités, de nouvelles déstabilisations, parce qu’on n’humilie pas durablement une nation sans fabriquer demain la revanche. Cette dynamique pourrait réactiver le terreau du terrorisme et alimenter la tentation généralisée de la prolifération.
Le rôle de l’Europe
Le Moyen-Orient est malade de la pauvreté et du mal développement, avec des inégalités de richesses colossales. Cette guerre, en installant l’insécurité et en rendant l’économie captive des armes, détourne les ressources des peuples vers la survie et la rente, et accélère l’évasion des richesses au profit de logiques de puissance. Cette guerre qui ne peut être étrangère à la volonté de maîtrise des ressources pétrolières du Moyen-Orient ne produira que l’évasion supplémentaire des richesses régionales et un nouvel approfondissement des fractures sociales.
La France ne peut s’associer à une telle démarche unilatérale. Il existe une autre voie, la seule responsable, celle du droit et de la politique. Il faut d’abord arrêter l’escalade, faire cesser les frappes et les représailles, protéger prioritairement les civils, ouvrir des canaux de désescalade et de prévention des incidents. Il faut ensuite remettre la crise dans un cadre de légitimité collective, par une réunion urgente du Conseil de sécurité des Nations unies.
L’Europe a un rôle à jouer par la mobilisation d’une coalition politique de puissances européennes et régionales capable de se porter garante d’une transition négociée vers la démocratie et d’une reconstruction ambitieuse du pays. L’ambition serait d’arracher à l’emprise du régime le plus grand nombre de forces économiques, sociales et politiques. Il faut enfin dissocier les objectifs. Sur le nucléaire et les missiles, seule une négociation vérifiable, encadrée, contrôlée, peut prévenir la prolifération, car la bombe ne se combat pas durablement par les bombes. Sur les droits humains, il faut une stratégie de vérité, de preuve, de sanctions ciblées contre les responsables de la répression, et de protection des victimes, sans punir collectivement le peuple iranien. Sur l’avenir politique de l’Iran, un principe intangible doit être affirmé. Il ne peut être dicté de l’extérieur. Il doit être rendu aux Iraniens, avec un horizon crédible de souveraineté, de reconstruction et de réintégration.
Le Moyen-Orient n’a pas besoin d’une nouvelle guerre. Il a besoin d’un nouveau contrat fondé sur des souverainetés viables, une sécurité collective et un développement partagé. Le courage, aujourd’hui, n’est pas de frapper. Le courage est de tenir la règle quand tout pousse à la rompre, parce que c’est la seule force qui protège durablement.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

